Le tantra est au delà de toute expérience - E. Baret

samedi 20 avril 2013
par  fiche endommagé.

Le tantra est au delà de toute expérience
Entretien avec Eric Baret

À l’écoute du regretté Jean Klein pendant de nombreuses années et s’inscrivant dans le courant du tantrisme cachemirien, Éric Baret s’exprime, libre de toute codification rituelle. Pas d’enseignant, ni d’enseigné. L’enseignement est Silence. Il se manifeste, éventuellement, par la disponibilité au ressenti corporel tel qu’évoquée dans les grands textes comme le Vijnanabhairava Tantra. Après Les Crocodiles ne pensent pas ! (éd. de Mortagne) et L’Eau ne coule pas (éd. du Relié) et Le Sacre du dragon vert (éd. J.-C. Lattès).

(JPG)

E.Baret

Nouvelles Clés : Face à toutes les définitions qui en sont proposées, et à la lumière de votre expérience, pouvez-vous clarifier ce qu’est le tantrisme ?

Éric Baret : Les expériences vont et viennent, le tantrisme reflète ce qui est au-delà de l’expérience. Au niveau pratique, dans le sens classique de l’Inde, il est l’expression journalière de cette non-expérience.

N. C. : Rien à voir, donc, avec l’imagerie énergétique, magique et sexuelle que le tantrisme véhicule en Occident ?

É. B. : Les gouttes de tantrisme qui ont été formulées en Occident sont de lointaines prolongations du tantrisme traditionnel... Ces éléments sexuels, comme tous les arts, font partie du tantrisme. Mais pas plus que l’art du combat, l’art de la construction des temples... Également l’art des pratiques nommées sexuelles, qui ont été codifiées. Mais c’est un tout petit fragment. Quand on lit les grands textes du tantrisme cachemirien, par exemple le Tantraloka d’Abhinavagupta, il y a peut-être une cinquantaine de pages qui se réfèrent aux pratiques « sexuelles », et il y a deux mille pages qui se réfèrent à d’autres éléments.

N. C. : Vous parlez parfois du tantrisme comme d’un « courant », indépendant de toute culture, ou tradition..

É. B. : C’est un courant. Mais pas d’affirmation, de réponse, de savoir. L’enseignement tantrique pose des questions. Il ne répond jamais. S’il répondait, il proviendrait de la mémoire, il serait dans le connu. Faire face au présent affine le questionnement.

N. C. : Vous-même, quand avez-vous eu cette intuition ?

É. B. : Je n’ai jamais rien eu, mais j’ai rencontré quelqu’un qui avait actualisé dans sa vie cette interrogation vibrante. C’est ce qui m’a touché.

N. C. : Cet ami, pouvez-vous nous dire qui c’est ?

É. B. : Il s’appelait Jean Klein.

N. C. : Pour goûter, ou retrouver, ce pressentiment, le maître est-il indispensable ?

É. B. : Pour ce qui est du pressentiment essentiel, on ne peut pas répondre, parce que le maître qu’on rencontre n’est pas à l’extérieur de soi. Quand on rencontre son maître, c’est soi-même qu’on rencontre. Donc le problème ne se pose pas. Pour ce qui est de la codification, de la pratique du tantra, ou celle du yoga, on peut dire : oui, le maître technique est indispensable. Il faut quelqu’un qui ait déjà parcouru le chemin. Dans la tradition du Cachemire, des coups de mains sensoriels sont suggérés pour approfondir ce ressenti : yoga, travail sur le souffle, sur les mantras... Tout le travail qu’on appelle tactile, sensoriel, que ce soit seul ou avec un partenaire, faisait partie, pour Jean Klein, de cette intégration du pressentiment initial.

N. C. : Pourquoi tant d’importance accordée au ressenti ?

É. B. : On peut aisément voir que la plupart des gens sont constamment en train de penser. Quand ils marchent, quand ils mangent, quand ils font l’amour, ils pensent... C’est facile à constater. Quand on a vu cela en soi, une certaine disponibilité peut venir. Ce qui fait penser, c’est l’idée d’être une personnalité. On a une personnalité qui existe uniquement en fonction du futur et du passé. Elle existe en relation. Quand on abdique cette prétention à être une personnalité, il n’y a rien à penser. Les choses se présentent d’elles-mêmes. À ce moment-là, il n’y a pas de futur, il n’y a pas de passé. Donc, ce qui est présence - pas présent, parce que ce présent, c’est le passé - est sensoriel. C’est une façon d’être d’instant en instant. Ça ne veut pas dire qu’à certains moments, si de nouveau l’image d’une personnalité apparaît, il n’y a pas à nouveau un futur et un passé, bien sûr. Mais on se rend compte de ça. On observe, sans juger, sans vouloir changer. Et, à un moment donné, on s’aperçoit qu’on n’a plus le dynamisme de constamment vouloir se penser. C’est alors que la vie quitte les codifications mentales, morales de toute société classique. La vie n’est complexe que quand on pense : « Qu’est-ce que je vais faire tout à l’heure ? »,« Qu’est-ce que j’ai fait hier ? », « Est-ce que j’ai bien fait ou non ? », « Est-ce que je vais bien faire ou non ? »...

N. C. : Et dans l’instant présent, est-ce que je « fais » ?

É. B. : En vérité, on ne fait jamais rien. On prétend faire. C’est après qu’on s’approprie l’acte. Mais il n’y a jamais d’acteur. C’est un concept d’être un acteur. Pendant l’action, il n’y a qu’action. C’est un mouvement fonctionnel, le corps a bougé, sans réflexion. La situation amène sa solution.

N. C. : Est-ce l’attention portée au ressenti corporel qui vous amène à cette prise de conscience ?

É. B. : La vie sensorielle est sans inquiétude, sans demande, sans remord. Les choses sont ce qu’elles sont. C’est la manière de vivre créative : on ne sait rien, on ne veut rien, tout ce qui arrive on le veut, parce que c’est là. Il ne peut rien y avoir de plus grand que ce qui est là dans l’instant. Le reste est fantaisie. La spiritualité est une fantaisie, une psychopathie. La spiritualité, c’est uniquement ce qui est là dans l’instant. Toute la beauté est là. Si je pense à demain, à hier, j’insulte le moment. À vrai dire, j’ai peur du moment, j’ai peur de n’être rien, j’ai besoin de défendre mon image. Or, dans l’instant, on ne peut rien être, ni défendre, on n’a pas de prétention à être quoi que ce soit. Alors, qu’est-ce qui pourrait gêner ? Psychologiquement, j’entends. Le corps, bien sûr, est là : la jambe bouge, le chien mord la main, on va réagir, ça c’est fonctionnel. Mais la réaction psychologique de vouloir être une personnalité, être aimé, être approuvé... cela vous quitte complètement.

N. C. : En quoi, précisément, la vie est-elle « plus facile », pour vous ?

É. B. : Si l’on est psychiquement réactif, c’est que l’on est dans une histoire, que l’on se prend pour un personnage avec son cortège de drames inévitables. Or, je ne suis rien du tout. Peut-être que demain j’aurai une dépression nerveuse parce que ce pigeon, là en face, m’a marché sur le pied. Quelqu’un dont le fantasme est d’être libre, d’être sage, ne peut plus respirer, est tenu à être libre. Sans être tenu à rien, triste, coléreux, jaloux, irrité par le désir, par la laideur, par la lâcheté. Bien sûr, c’est merveilleux comme ça, mais je ne me cherche pas là-dedans. Donc ces états, s’ils viennent, occupent très peu de place, prennent très peu d’énergie. Si on ne se défend pas, tout est beauté. Mais quand on veut être libre, quand on veut être un sage, on vit dans des concepts.

N. C. : Une des conséquences de la pratique tantrique, c’est une très grande liberté ?

É. B. : On ne peut être libre que dans l’instant, parce qu’il n’y a rien d’autre que l’instant. Se dire : « Je veux être libre pour toujours », c’est de la peur. C’est comme avoir un mari pour toujours, un amant fidèle pour toujours, un chien pour toujours, la jeunesse pour toujours, de l’argent pour toujours... Non, il n’y a pas de sécurité. C’est cela, la beauté de la vie.

N. C. : Si tout est dans l’instant, s’il n’y a pas de devenir, il n’y a donc pas non plus de chemin... Qu’est-ce que la voie ?

É. B. : Le yoga, le tantra, la pratique, commence quand quelqu’un vient et qu’il n’a rien à demander. Quand quelqu’un vient avec des questions, dans l’attente de réponses, on est obligé de donner des calmants. Tous ces états, toutes ces pratiques assidues ne sont rien d’autre que des calmants pour les esprits agités. Quand surgit la véritable interrogation, profonde : « Qui suis-je ? », on ne demande plus rien. Là, l’enseignement arrive. Il arrive dans cette disponibilité. Quand on veut être enseigné, quand on veut savoir, c’est qu’il y a peur. On n’est pas prêt. C’est quand quelqu’un ne veut plus rien, ne sait plus rien que, vraiment, il peut être totalement présent.

N. C. : Revenons à cette part de l’enseignement tantrique qui fascine les Occidentaux : les pratiques sexuelles...

É. B. : Le plaisir, pour la majorité des gens, c’est une projection mentale. Il faut vraiment se rendre compte, au niveau plaisir et douleur, qu’il est exceptionnel de sentir un plaisir sans fantasmer dessus. Êtes-vous capable de ressentir une caresse sans faire d’histoire, sans bâtir une histoire autour, sans vous demander de qui elle vient, ce qu’elle signifie, etc ?

La réceptivité sensorielle va très loin. Cette exploration fait partie de la démarche tantrique. Voir à quel point ce qu’on croit être ressenti est, en fait, pensé. On ne ressent pas : on pense le ressenti.

N. C. : Et quand on commence à penser un peu moins ?

É. B. : C’est surtout le premier temps qui compte. Quand on se rend compte qu’on ne sent pas, il y a des moments où le ressenti commence à respirer.

N. C. : Et maithuna, dans tout ça ?

É. B. : maithuna, c’est un mot comme un autre. Toute perception est maithuna. Samyama, faire un avec, ce qui est mal traduit par identification, mais qui veut dire, plutôt, non-séparation. Quand vous regardez ce gazon, ou cet arbre, il y a non-séparation. Le fait de voir, sentir, toucher, c’est évidemment sexuel... C’est la sensorialité. Le yoga amène une délocalisation du corps. On voit, on sent, on entend, on écoute avec tout le corps. Alors, éventuellement, la technique tantrique dans le sens très limité du mot « sexuel » va vous faire approfondir cette capacité d’entendre avec les pieds, de sentir avec le dos, de lécher avec les bras. Ca va être une transposition de tous les sens. Les cinq sens vont être complètement mêlés, il n’y a pas de séparation. Plus ils se mêlent et plus la pensée est absente. Le grand travail tantrique, c’est le mélange des cinq sens. Se rendre compte, profondément, que les cinq sens sont un seul sens : la sensorialité. Pouvoir rester dans cette sensorialité sans passé, sans futur, sans pensée. Ensuite, tous les détails, on peut les travailler à l’infini. Chaque école s’est spécifiée. Selon chaque caractéristique humaine, on peut approfondir techniquement. Chaque personne va aborder le corps tactile de manière différente. Donc tout ce qui est technique est individuel, dépend de ce qu’est la personne, de ce qui lui convient.

N. C. : Qu’est-ce qu’a changé, pour vous, cette ouverture à la sensorialité ?

É. B. : Profondément, ce que ça change, c’est l’absence de besoin de se trouver en situation. Voilà ce qu’amène tout ce travail sensoriel : une cosmicité corporelle qui fait qu’on se sent un avec ce que l’on voit et ce que l’on rencontre. Une non-identité, donc une facilité d’être dans les situations de la vie. Plus de besoin compulsif. On n’a plus besoin d’être aimé pour être heureux. La liberté sensorielle, c’est l’amour sans objet.

Eric Baret quelques mots de "Le sacre du dragon vert"

p17 Quand vous vous libérez de tout système de vouloir arriver à quelque chose, à ce moment-là vous vous trouvez libre de toute activité mentale.

19 Vous n’êtes pas dans l’expérience, c’est l’expérience qui est en vous. Vous êtes dans cette ouverture. L’expérience pointe vers cette ouverture.

20 Donnez-vous à l’évidence de l’instant, c’est dans ce moment seul que toute résolution trouve sa possibilité.

21 Dans la non-référence, quelque chose peut s’exprimer.

24 C’est dans cette non-attente, cette non-direction qu’un regard spirituel peut opérer, dans la simplicité d’évoquer ce qui est là.

25 Quand vous abdiquez le questionnement, c’est la vie qui vous questionne.

26 Dans notre attitude de constatation, où ce que l’on cherche ne se trouve pas, l’énergie qui est constamment à l’état de veille, utilisée pour attirer, empêcher, attraper, s’apaise. L’orientation est une conviction profonde que ce que l’on cherche ne se trouve pas sur un plan objectif.

27 L’origine de la vie spirituelle est cette ouverture qui permet à la beauté de s’exprimer, de se développer. C’est un non-savoir qui permet au savoir de s’épanouir dans l’espace/temps. La recherche spirituelle, c’est l’expression de l’humilité.

La seule possibilité de se libérer d’une perturbation émotive est de la ressentir.

28 Une pensée qui vient du cœur exprime la beauté des choses. La pensée émanant du cœur n’est accessible que dans la liberté vis-àvis de sa propre émotivité.

29 C’est uniquement quand on est ouvert aux émotions fondamentales que la pensée peut être porteuse d’émotion, de Lumière et de Beauté.

Un homme sensé, c’est quelqu’un qui vit en harmonie avec ses émotions : il connaît ses peurs, ses anxiétés, ses jalousies, ses culpabilités, et il est complètement en accord avec elles. Quand quelqu’un s’ouvre à ses émotions,celles-ci quittent leurs prolongations pathologiques, elles deviennent poétiques. Au lieu d’avoir peur de sa peur, on écrira sur la peur, on peindra sur la peur, on fera de la musique sur la peur. Comme on le dit en Orient, la compréhension c’est d’être compréhension ; rien n’est compris, personne ne comprend. Etre compréhension n’est pas lié à la pensée, c’est une émotion fondamentale.

Tout ce qu’il y a de très profond dans la vie naît d’une émotion.

31 En Orient on appelle maître quelqu’un qui n’a pas la moindre référence à lui-même.

Le maître est celui qui a cette conviction profonde qu’il n’est rien, qu’il ne sait rien et ne veut rien.

32 Ce que le disciple attend du maître c’est lui-même.

On ne peut jamais expérimenter le sacré, parce qu’il est l’essence profonde des choses.

Quand vous respectez une forme, ce n’est pas la forme elle-même que vous respectez mais ce qui est derrière, ce qui est éternel.

Vous ne pouvez pas expliquer ce qu’est l’Amour, c’est un sentiment d’Unité qui ne se réfère pas à une chose, à un contexte, ou à une situation.

Le maître c’est celui qui fait pressentir cette non-différence, qui vous libère de l’idée d’être quelque chose.

35 Le maître ne vous amène pas par des paroles ou des explications mais par son silence. C’est son silence qui est le plus saisissant au début, et son silence devient votre silence. C’est donc dans ce silence qu’il y a transmission : personne ne transmet, rien n’est transmis mais il y a transmission.

36 37 Quand vous vous libérez de l’idée d’être quoi que ce soit, quand vous vous donnez dans la journée à des moments où vous n’êtes absolument rien, sans futur, sans devenir vous voyez la nature profonde de la dévotion, de l’adoration, qui est l’essence du corps et du psychisme, devenir vivante. Vous exprimez constamment l’étonnement, vous exprimez l’amour sous toutes ses formes, parce que toutes les formes célèbrent le sans forme. L’amour de tous les sons, de toutes les musiques célèbre le silence. C’est uniquement dans cette profonde compréhension, quand vous n’avez aucun devenir, que cette expression devient possible. La nature profonde du corps et du psychisme c’est la célébration. Vous offrez ce que vous n’êtes pas au silence. Ce silence rejaillit sous forme de grâce dans toute votre structure.

Quand on est profondément rien, on peut exprimer ce que l’on est profondément.

38 C’est en vivant en accord avec votre sensorialité que vous pouvez vraiment retrouver vos véritables qualifications. Quand vous vous mettez à l’écoute de vous-même, de votre machine, que vous voyez la manière dont elle fonctionne, vous pouvez découvrir vos compétences.

C’est uniquement dans votre écoute sans référence que votre potentiel peut s’actualiser.

69 Si vous acceptez totalement votre capital, si vous le découvrez, entrez en intelligence avec, si vous ne voulez pas être autrement ou plus que votre capital, que vraiment vous l’écoutez, alors vous allez découvrir une telle finesse que vous allez exploiter votre capital à cent pour cent.

Le déploiement de votre capital est fonction de votre ouverture. Chaque capital, chaque potentiel humain regorge de lumière, chaque capital correspond exactement à ce qu’il faut pour pressentir cette autonomie.

70 On accueille le corps, puis à un moment donné on accueille l’accueil.

73 Voici la seule manière d’aborder la situation avec humilité. Vous vous mettez totalement à la disposition de la situation sans rien vouloir sans rien demander. Quand vous ne demandez pas, ne voulez pas, une sorte de révélation se fait.

74 Etre libre ne dépend pas de la lignée. C’est la seule chose indépendante de toute cause, de tout effort, de toute direction, parce qu’on ne peut l’acquérir.

77 On ne peut pas imposer la liberté, ni la sécurité, on ne peut rien imposer. Votre attitude seulement va permettre à votre environnement de se questionner profondément. Dès lors commence une profonde transformation. Faire face aux faits, à ce qui est fonctionnel, cela s’apparente davantage à une attitude spirituelle ; laisser la vie se révéler, non pas en sélectionnant selon sa préférence, son vouloir, ou son attente, mais en restant totalement disponible à chaque instant.

Le spirituel s’est s’immerger dans l’évidence de l’instant sans vouloir le manipuler ou l’utiliser. Etre disponible. A ce moment-là cette attitude de disponibilité va libérer la situation. Vous allez vous rendre compte que la situation se réfère toujours à votre écoute, à votre silence. D’un point de vue spirituel, il n’y a pas de conflit possible et rien à résoudre. Il y a uniquement acceptation, célébration de l’évidence.

78 Il n’y a rien à refuser. Si des situations se présentent à vous, cette joie vous habite indépendamment de situations favorables. Quand vous êtes heureux pour telle raison, mettez de côté la cause, et donnez-vous au bonheur.

85 Un maître authentique est reconnu par son absence non par sa présence.

Un guru n’a pas véritablement d’enseignement car, même s’il enseigne, son rôle est de préparer l’élève à une véritable disponibilité, puis de soutenir l’élève dans le vécu non-duel, dans l’absence d’un personnage. C’est par là qu’opère sa Présence en tant que rayonnement, et non pas comme présence physique.

86 On a qu’un seul guru. D’ailleurs l’expression "un seul" n’est pas juste, parce que ce n’est pas une personne qui est le guru, c’est profondément la Présence.

Pressentir sa liberté, c’est une chose ; l’occuper momentanément une autre chose ; quant à être constamment assis dans son absence, c’est exceptionnel et se remarque par la simplicité.

87 C’est un lien d’amitié, d’amour, d’écoute et, par la nature des choses, ce lien est exclusif, sans constituer un empêchement de quoi que ce soit.

Tout est dans mon cœur et cette reconnaissance n’est que joie.

88 Ce n’est pas quelqu’un que l’on rencontre, mais on rencontre sa propre absence.

Quand nous ne trouvons plus en nous de référence au maître, voilà l’élève célébrant la tradition de son maître.

89 Le fait même de se trouver devant quelqu’un de libre nous place ostensiblement devant notre non-liberté.

91 Le fait d’être libre ou d’être ouvert ne s’enseigne pas. Chaque événement de la vie devient notre

maître. L’ouverture à soi-même. A soi-même. Rien d’autre.

92 Quittez toute voie spirituelle. Restez chez vous. Jetez vos tofus et votre prétention à la paix par l’alimentation, le yoga ou le taî-chi-chuan. Regardez. Ressentez. Regardez combien vous vous enfuyez de la réalité quotidienne. Pas de recette, d’exercice, d’attitude à observer. Etre lucide. Sentez la peine, la tristesse, la peur. C’est Dieu en activité. C’est votre chance.

Quand vous ne prétendez plus que les choses devraient être autrement, mais que vous vous donnez à ce qui est dans l’instant, tout est possible.

93 Un disciple est quelqu’un qui ne se prend pas pour un disciple, qui ne se construit pas d’image de lui-même, qui ne suit pas de démarche spirituelle pour arriver à quoi que ce soit, parce qu’il lui manque quelque chose ou parce qu’il se sent mal dans la vie.

96 La nature du corps, c’est le silence. Quand vous laissez tous les rythmes corporels s’exprimer ; vous êtes ramenés à l’origine. Tout ce qui est, pointe vers nous-même. Tous les évènements de la vie ne sont que ce qui est nécessaire pour être. Jusqu’où et jusqu’à quand allons-nous fuir ?

Et à quoi pouvons-nous réellement échapper ?

98 Qu’entendez-vous par liberté ?

Ne pas se référer à une fraction de soi-même, à une image émotionnelle, corporelle ou mentale de soi-même. Ne pas se prendre pour ceci ou pour cela, ne pas se prendre pour son histoire.

Qui êtes-vous quand vous ne fabriquez pas de référence, d’histoire, de justifications, d’explications ?

99 Si vous rencontrez un homme libre, il s’établit automatiquement un lien très profond. Parce que la liberté ressentie avec cette personne, c’est votre propre liberté.

Quand vous êtes auprès de lui, sa transparence vous permet de ressentir votre propre absence.

100 Le maître est ce qui vous renvoie vers le cœur, le silence. Toute perception, toute pensée ne sont que cela.

101 La tradition c’est un mouvement de soi-même vers soi-même. Ce que l’on appelle enseignement spirituel condense les différents regards du chercheur pour l’amener à ce constat profond : il est ce qu’il recherche. La codification d’une tradition ne parle jamais de l’essentiel, mais de comment se rendre disponible à l’essentiel.

105 Ce qui est essentiel ne peut pas être interdit. Le fait d’être ouvert de regarder la vie sans préjugé, ne peut pas être mis en prison.

Ce qui est essentiel sera toujours disponible.

108 Quand on souffre, on se sent quelqu’un, on sent quelque chose. On est quelqu’un d’honorable de moral.

Que se passe-t-il lorsqu’on renonce à l’idée de souffrir ?

Qu’est-ce qui reste en soi ?

Il ne reste rien. Il n’y a plus d’image ; uniquement une disponibilité.

109 Quand on laisse un manque total vivre en soi, sans le compenser, sans l’habiter, il nous ramène toujours vers la plénitude. Quand on ne cherche plus à éviter la souffrance, la violence, l’injustice, il y a autre chose qui se passe : quelque chose s’ouvre. Il y a la beauté qui apparaît, la tranquillité. Mais il faut d’abord quitter l’image que les choses devraient être autrement, qu’il y a quoi que ce soit à changer- c’est cela la violence- quoi que ce soit dont il faille se libérer, même se libérer de l’image.

110 Il n’y a rien à changer dans la société, dans le monde, dans la souffrance, dans la violence. Il suffit de profondément regarder, comprendre.

La souffrance c’est le plus grand révélateur. C’est ce qui amène à l’ouverture.

Une démarche spirituelle, c’est vivre avec ce qui est là ; ce n’est pas chercher à transformer, à changer, à se libérer.

111 Ce qui empêche de vivre, ce n’est pas l’événement qui s’est passé quand on avait huit ans, c’est les cinquante ans d’imaginaire, de critique, de refus, de jugement, de culpabilité.

112 L’événement ne compte pas, c’est la façon dont on y fait face. Le traumatisme est dans l’image, c’est ce que l’on crée à chaque instant.

115 Quand on ne prétend plus être quoi que ce soit en relation, on est en paix.

117 Mais si on parle d’être profondément ce que l’on est, ce n’est pas lié aux différentes vibrations du cerveau, à la méditation, au corps, à la pensée, à ce que vous faites ou ne faites pas ; là il n’y a pas de maître. Il y a des maîtres de technique, mais il n’y a pas de maîtres d’être.

118 Tout est un maître. Toute la perception, la souffrance, la tristesse, la violence : c’est le maître. Tout ce que vous pouvez accepter sans restriction. C’est un maître, parce que cela pointe profondément vers votre liberté.

120 Quand on pense quoi que ce soit, c’est une souffrance, c’est un renoncement à son propre centre, à sa propre honnêteté.

121 Il n’y a pas d’ego. C’est une image comme une autre. La souffrance, le cataclysme, c’est la beauté qui se cherche, c’est la joie qui se cherche. C’est ce qui peut arriver de plus profond et c’est ce que l’on refuse constamment, parce que cela gêne l’image que l’on a de soi-même, que l’on devrait être libre de cela, que l’on ne devrait plus être comme cela. Alors on refuse toutes ces aides constantes, qui sont le seul moyen de profondément se libérer.

C’est un peu comme une farce tragique : on est constamment entrain de dire non à ce qui peut nous montrer nos limitations, pour vivre dans une hypothétique de sagesse, de liberté. Alors on ne veut surtout pas se voir dans la peur, dans l’incertitude, surtout pas se rendre compte que l’on ne sait rien, que l’on ne peut rien. Donc on ajourne constamment ces opportunités pour vivre dans une image spirituelle, de méditer, de devenir comme ceci et comme cela, d’être libre de ceci et de cela. Mais un jour on se rend compte du mécanisme ; alors il y a changement. On ne cherche plus à devenir quoi que ce soit, à éviter quoi que ce soit.

C’est la fin de tout enseignement spirituel, c’est le début de la vie spirituelle. Il ne peut pas y avoir les deux à la fois.

122 Dans une absence d’intention, vous n’êtes plus entrain d’utiliser vos capacités : d’autres compétences vous viennent. Ce sont des capacités cosmiques.

Quand vous êtes libre de votre prétention à souffrir, là vous êtes un pôle positif pour l’environnement.

127 Etre présent, faire face aux faits, sans créer d’imaginaire, cela suffit. La vie est ouverte à tous, sans restriction, aucun savoir n’est demandé. La pureté du cœur est l’unique qualification.

129 Vous pouvez être appelé de temps en temps à explorer votre structure physiologique, à devenir intime avec ces réactions que vous ne cherchez pas à lever. Vous devenez de plus en plus intime. Vous les caresser dans tous les sens, par différents mouvements, par différents rythmes respiratoires, et éventuellement ces contractions deviennent inutiles et elles s’éliminent. C’est l’actualisation sensorielle d’une compréhension. C’est mettre la sensorialité en harmonie avec sa conviction.

130 Tout ce qui nous vient de difficile c’est quelque chose qui nous vient pour s’éliminer.

136 Il faut se donner souvent dans la journée à ces moments où on arrête de prétendre avoir un devenir, avoir un passé, avoir un futur. Ne rien être.

C’est cela qui germe ensuite en nous. Là il n’y a rien à savoir, rien à apprendre, rien à accomplir ; il n’y a rien de spirituel. C’est cela qui est essentiel ; et profondément ce n’est pas essentiel du tout. Il n’y a rien qui soit essentiel. Ce qui apparaît ne peut pas être autre chose que ce qui est.

141 Tout ce qui est fait dans la vie est fait pour trouver ce moment de non-désir, cette insatisfaction, cette tranquillité. Il faut trouver cette orientation dans la tactilité. C’est uniquement dans le non-jugement de la situation qu’elle peut se libérer. Mais cette ouverture est ce que l’on a de plus intime. Chacun de nous l’a en lui.

142 Tout ce qui a été crée dans le monde vient de ce moment où l’artiste ne s’est pas pris pour lui- même, où il a pû écouter. C’est de la supra-activité d’être à même de recevoir les grâces de l’univers, de traduire tout ce qu’il y a au-delà de l’humain. C’est la véritable activité. L’activité profonde vient de l’évidence de l’unité de l’être humain. L’action vient uniquement d’un sentiment de plénitude.

143 La société équilibrée devrait commencer à partir de rien, sans références, et trouver un fonctionnement humain qui ne soit pas lié à la personne, qui ne soit pas une célébration de la personne. Faire une célébration de l’unité de l’être humain, cela, ce serait une véritable action.

Tout ce que vous pouvez faire de créatif, c’est de ne plus participer à cette structure, de ne plus alimenter par la peur, par l’anxieté, toute cette violence.. Si vous vivez en paix, vous participez le mieux possible au niveau humain

Dans la société c’est parce que vous ne participez plus au système de fragmentation, d’exploitation, que la société a une chance de se rééquilibrer.

148 Quand vous abdiquez cette image d’être une entité séparée, vous sentez un courant. Toutes vos actions, toutes vos pensées sont portées par ce courant. La direction apparaît à chaque instant, vous y répondez selon vos caractéristiques, mentales, spirituelles ; des caractéristiques qui s’expriment naturellement, qui n’ont pas besoin de choisir ou d’être choisies. Si vous vivez en fonction de ce courant, vous constaterez que vos capacités physiques, psychologiques et affectives vont complètement s’exprimer. Justement, vous n’allez plus exploiter ce capital ; ce capital va servir l’environnement.

149 Le souffle est une expression directe du silence, il a la capacité à la réintégration dans cette tranquillité.

151 Ce qui éveille l’énergie c’est la compréhension. Dans une corporalité qui retrouve vraiment son fonctionnement organique, ce fonctionnement devient vertical. Ces énergies se réintègrent.

L’énergie est naturellement ascendante dans le corps quand celui-ci n’est plus exploité à des fins personnelles.

152 Quelles que soient les situations de la vie, s’abandonner à ce courant vous permet de faire face à la situation, de devenir créatif.

155 Tous les évènements de la vie ramène à la tranquillité.

159 Un corps non exploité a besoin de très peu de sommeil.

160 Un rêve en noir et blanc signifie qu’un élément spirituel a vraiment pris corps chez quelqu’un. Quand la vie devient noir et blanc, vous riez moins vous souriez plus.

161 Quand une question surgit organiquement, sans réflexion, c’est un dynamisme intérieur qui l’a fait poser. La question n’a pas grand sens, la réponse a encore moins de sens. Mais il y a quelque chose qui décide de la question et de la réponse, qui est vraiment l’élément essentiel. C’est une énergie une expression de la tranquillité.

162 L’affectivité se soigne par l’amour.

163 Quand vous devenez attentif à votre structure corporelle, naturellement le souffle se libère. Il n’y a pas de difficulté. Vous donnez l’occasion au souffle de se libérer, en laissant la structure corporelle être ce qu’elle est dans le ressenti. A ce moment-là la structure corporelle se réfère à votre écoute, à votre silence. Dans ce silence, le souffle est totalement étalé, parce qu’il est lui-même silence

164 Du fait que vous ne jugez pas, la personne que vous rencontrez va se sentir libre, pour quitter momentanément sa référence. C’est la seule chose que vous pouvez faire pour être humain : lui donner la chance de quitter sa référence.

167 La sensorialité, à un moment donné, devient un élément essentiel de la vie.

172 Plus vous allez être intime avec votre fonctionnement organique, plus vous allez devenir réceptifs aux cycles de la nature. Vous sentez les saisons de votre corporalité, vous découvrez leur ramification subtile dont les organes du corps sont un écho.

178 Mais lorsqu’on parle d’un déséquilibre vraiment profond, en fait, c’est toujours un équilibre qui est entrain de se créer, donc il faut assister au déséquilibre, le laisser complètement s’exprimer et, tôt ou tard, il réintègre l’équilibre.

179 Finalement, ce qu’on appelle yoga en Inde, c’est uniquement cela ! Apprendre à sentir, à écouter, à goûter, sans toucher à ce que l’on touche, à ce que l’on goûte. A ce moment la sensation a un pouvoir immense, elle peut complètement se libérer.

L’expression lâcher-prise prête à confusion. Personne ne peut lâcher-prise, l’expression "accueillir, ressentir" est plus claire.

La perception est une richesse infinie, elle est plus proche de la vérité que la pensée. Elle est toujours vécue de manière non-duelle.

180 Dans le silence, la joie, la paix, se trouve l’approfondissement de la perception. La perception c’est un pôle direct sur le silence. C’est un art.

Apprendre à ressentir sans conceptualiser, sans préférer, sans juger ; uniquement ouverture sensorielle.

Quand vous écoutez la vie, il n’y a que la paix, mais quand vous pensez, vous jugez, vous refusez, il n’y a que violence. La paix profonde vient de cette totale ouverture à la sensorialité.

183 Rendez-vous compte que l’on accepte jamais la sensation car immédiatement on cherche un truc pour s’en libérer. Alors quand une certaine maturité vient à vous, vous réalisez que ce qui vous arrive n’est pas un accident, que ce n’est personne qui vous punit, mais que toutes les circonstances de la vie ont un sens profond, pas conceptuellement : cela ne veut rien dire ce qui nous arrive, mais ce "rien dire" a un sens profond qui est un courant de la vie.

Vous devez écouter votre problème comme vous écoutez une langue étrangère, sans aucune volonté de comprendre, il y a à découvrir.

Petit à petit la région sensorielle va se mettre à vivre en vous, uniquement en étant à l’écoute. La sensorialité va se révéler et, à ce moment-là, cela va devenir très intéressant.

« Aller vers Lui est l’essence de l’ignorance, le repos en Lui est l’essence de la Connaissance. »
Ibn’ Arabi : Les Illuminations de La Mecque.

Pour nous faire connaître ici, au Québec et au Canada, le shivaïsme auquel vous puisez depuis de nombreuses années, que pourrait-on en dire ?

C’est une des formulations de l’hindouisme. Si on voulait être très superficiel, on pourrait dire que l’aspect métaphysique de l’hindouisme a été formulé dans le shivaïsme, l’aspect plus religieux, dans le vishnouisme et l’aspect, je dirais, yogique, dans ce que l’on appelle le « shaktisme », c’est-à-dire le culte de la déesse. Mais cela reste à la surface. Il y a des éléments métaphysiques dans le vishnouisme, des éléments religieux, rituels, dans le shivaïsme de même que dans le culte de la déesse. On peut dire qu ’un homme traditionnel porte les marques du shivaïsme, c’est-à-dire pressent la non-dualité ; se conduit dans le monde comme un « vishnouiste », c’est-à-dire respecte toutes les expressions de la vie ; et dans son cœur adore la déesse, c’est-à-dire rend hommage à l’essentiel par la libération des énergies divines qui le constituent.

Les définitions, les classifications, au fond, cela ne vous intéresse pas ?

Cela peut m’intéresser sur un certain plan, mais voyez-vous, cela ne concerne pas la vraie vie.

Le shivaïsme, comment l’avez-vous actualisé dans votre vie ?

Quand vous êtes percuté par certaines colorations, par certaines visions des choses, cela fait naître en vous l’amour. On aime toujours ce qui nous percute. Dans l’amour, vous devenez identique à ce que vous aimez,.. Expressions, attitudes et même au niveau des réflexes intérieurs. Rien ne se fait de façon volontaire. Quand vous tombez amoureux d’une tradition, c’est cet amour profond qui produira une transposition organique.

Cela vous agace un peu lorsque l’on vous demande de parler de votre vie personnelle ?

Cela ne m’agace pas, mais ce qui m’arrive personnellement n’a aucun intérêt ni pour moi, ni pour mon environnement. L’approfondissement de la démarche du shivaïste est ce qui nous intéresse ici.

Pouvez-vous nous parler de votre rapport à Dieu, à la divinité ? Croyez-vous à la fois en un dieu impersonnel et personnel ?

Le mot Dieu, c’est un concept. Quand vous levez le concept « Dieu » il peut rester une intimité. Mais l’intimité n’est jamais formulable. Le Dieu dont parle Eckhart est écoute, mais il n’a pas de barbe blanche.

Ce n ’est pas un dieu anthropomorphe, personnel.

Les divinités de l’Inde ne sont pas des inventions conceptuelles. Ce sont des éléments présents entre deux états, l’état de veille et de sommeil profond, de sommeil profond et de rêve. Quand vous vous donnez sciemment à ces moments, tout ce monde subtil peut vivre en vous. Mais le mot Dieu n’intervient pas. Il n ’y a pas que des vers, des escargots, des poissons, des êtres humains et des anges : il y a beaucoup d’autres choses, et c’est dans les passages entre les états que ces contacts ont vraiment lieu. Dans le Yoga, on explore la corporalité, le psychisme ; tous ces éléments de très grande pureté sont, jusqu’à un certain point incarnés, liés à certaines régions du corps.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que l’on n’a pas besoin de prendre l’avion pour accomplir le pèlerinage à Bénarès, se rendre aux bûchers crématoires. Tout cela, on le porte en soi. Toutes les colorations, les odeurs, les goûts, les touchers, les sons correspondent à ces niveaux de divinités. Le corps est fait de ces sons, odeurs, goûts, perceptions. Quand on abdique sciemment la corporalité faite de défenses, peurs, désirs, préhensions, une autre corporalité se présente, une corporalité cosmique. À ce moment-là, on a l’intime conviction de ce que peut vouloir dire « le monde est en soi ». Et ce n’est pas un concept.

Quelle serait, à votre avis, la voie la plus directe pour parvenir à la perception du divin ?

Par l’acceptation totale de l’absence de divin. Par la prise de conscience que tout votre fonctionnement est sans cesse refus, sans cesse ajournement. Par la prise de conscience que l’on vit uniquement dans la mémoire, que le corps vit sans cesse dans l’attraction-répulsion, dans la peur, qu’il y a sans cesse cette référence à soi-même. Cette vision de l’absence de Dieu est le premier reflet de la divinité.

Un homme se plaignait d’être privé de Dieu et Ma Ananda Mayi lui avait répondu : « Vous vous trouvez maintenant dans l’état où Dieu s’exprime par son absence ». C’est un reflet comme un autre : Dieu se reflète d’abord comme absence, ensuite comme présence et ensuite, si celui qui a perçu l’absence de Dieu puis la présence de Dieu a la grâce d’abdiquer totalement, il reste une évidence.

C’est cette totale obéissance dont a parlé Eckhart, cette totale acceptation, c’est ce Dieu qui est au-delà du dieu créateur et de la créature. Le dieu créateur est un dieu limité. Il y a quelque chose qui se trouve au-delà du dieu créateur, au-delà des créatures : c’est le vrai Dieu. Il n’a pas de forme. Il n’appartient à aucune religion et toutes les religions s’y réfèrent. C’est la lumière qui éclaire les états de veille, de rêve, de sommeil profond.

C’est ce qui fait que si on vous demande à brûle-pourpoint « Est-ce que vous êtes ? », vous dites oui. Vous dites : « Je suis ». Cela, c’est le reflet phénoménal de ce Dieu. Ce n’est pas « Je suis ceci... Je suis cela... ». Uniquement : « Je suis ». C’est le cœur.

Lorsqu ’un musulman vous salue, il touche le cœur de la main. C’est le silence profond commun à toutes les traditions. Il n’y a pas un cœur chrétien ou un cœur hindou.

Et l’éveil, est-ce qu’il est commun à toutes les traditions ?

Toutes les traditions ont parlé de l’humilité.

L’éveil, c’est l’humilité, c’est arrêter de prétendre être ceci ou cela, arrêter de prétendre être auteur, arrêter de prétendre diriger sa vie, se rendre compte que le courant des choses est là et se donner à ce courant sans vouloir diriger. Quand vous lisez Ib’n Ata Allâh al-Iskantari, Layman P’ang, ou la Ribhu Gita il y a ce même silence, cette même humilité qui ont présidé à l’expression. Mais il n’y a pas d’éveil personnel. Quand Eckhart finit son sermon, il dit toujours, d’une manière ou d’une autre : « Prions pour que cette vérité prenne corps en nous. » Il ne prétend jamais être dans la vérité.

Parce que cette notion d’éveil, telle qu’on la connaît en Amérique du Nord, en Occident, elle prend un sens beaucoup plus, je dirais, exubérant.

Cela, c’est du commerce. Ce sont des gens qui cherchent des décorations, la Légion d’honneur. On sait très bien maintenant que la Légion d’honneur, cela ne vaut plus grand-chose.

... La Légion d’honneur de la spiritualité.

Oui ! Alors, beaucoup de gens ont la Légion d ’honneur. C’est facile d’acheter une femme jeune et jolie. C’est facile dans notre société de gagner beaucoup d’argent. Finalement, le dernier élément... on achète l’éveil. Ce n’est pas très cher.

Ou cela peut être très cher.

C’est une denrée comme une autre. L’éveil personnel, c’est un manque de compréhension.

L’éveil, c’est la réalisation qu’il n’y a personne qui peut s’éveiller. On est dans un moment de totale humilité. Dire « Je suis éveillé » est factice. Cela ne veut rien dire.

N’y a-t-il pas d’effets physiologiques qui accompagnent cette humilité qui nous viendrait soudainement ? Et d’abord, y a-t-il soudaineté ? C’ est un autre cliché en ce qui concerne l’éveil ici. On se dit que c’est une chose qui nous vient soudainement et qui, en plus, s’accompagnerait de phénomènes lumineux et autres. Tout un cirque en fait...

Il y a des degrés de relativité de l’ignorance. C’est-à-dire que vous pouvez très bien constater une certaine forme de purification. Il y a cinq ans lorsqu’un homme vous quittait, vous étiez traumatisée pendant un bon moment. Le prochain homme qui vous quitte, vous êtes traumatisée pendant quinze jours, puis deux jours. Il y a dix ans quand vous vous retrouviez sans argent avec un loyer à payer, cela vous mettait dans des états pas possibles. Un jour, vous vous trouvez sans argent avec un loyer à payer et vous sortez dehors et regardez le ciel et vous êtes heureuse. Incontestablement, on peut percevoir une forme d’apaisement qui se fait dans ce que l’on appelle une démarche spirituelle. Vous pouvez voir à quel point, à une époque, votre corps etait toujours en réaction, toujours tendu. Vous dormiez huit heures par nuit et vous vous réveilliez fatigué. Vous pouvez vous rendre compte qu’à une autre époque, vous dormez le tiers de ce temps et vous vous réveillez complètement disponible. Si on vous dit que vous êtes un homme imbécile, aucune région de votre corps n’est ébranlée par ce commentaire. On peut tout à fait se rendre compte de cela. C’est une constatation purement objective.

Au niveau de l’effet physiologique de l’éveil, mon maître a formulé qu’en effet, à la suite d’une compréhension totale, la transformation s’immisce dans toutes les cellules et qu’il y a une harmonisation corporelle et mentale. C’est seulement en Inde que l’on a porté l’attention là-dessus. Dans la tradition chrétienne, on n’a jamais mis l’accent sur cette extériorisation ; dans le bouddhisme et dans l’Islam, très peu. Pour la bonne raison que cela n’a aucune importance. Lorsque quelqu’un est libre de lui-même, que dans son corps se fasse un certain rééquilibre, que son psychisme se transforme, cela ne le concerne pas parce qu’il n’y a plus de personne.

L’éveil est soudain alors que la transformation du corps, dans l’espace-temps, est progressive. On n’a même pas besoin d’en parler, dans le sens où la recherche de l’éveil n’est pas la recherche de ces expressions. En profondeur, elle est le pressentiment d’être libre. Cela n’a rien à voir avec un effet. On pourrait dire que c’est presque dommage qu’il y ait ces effets. Ce qui importe, c’est de se sentir libre.

C’est simplement le mental qui recherche sans cesse une aventure nouvelle ou la même aventure jamais réalisée, celle de rejoindre l’esprit alors que le corps existe toujours, d’aller du superficiel au profond.

Oui. Mais du point de vue de l’Orient, il n’y a pas le corps et l’esprit. C’est une même chose. En Occident, on s’est imaginé que le corps et l’esprit étaient différents. Le corps, c’est le cerveau. Le cerveau, c’est la pensée. Le corps et la pensée sont une seule chose. Il n’y a pas de différence. Il existe peut-être des gens qui ont une démarche en apparence superficielle, mais une démarche superficielle est un camouflage pour une démarche profonde. Certains peuvent penser qu’ils ont une démarche superficielle mais, tôt ou tard, cela deviendra profond. Il ne faut pas juger l’orientation humaine. Chaque humain suit son cheminement selon ses propres lois. Il n’y a pas deux voies identiques. Alors, parler de superficialité et de profondeur relève uniquement du commentaire.

C’est Maharaj qui a dit, je crois, que les saints sont d’anciens démons et les démons, de futurs saints. Seul le temps peut permettre une qualification. Je n’entre pas du tout là-dedans parce qu’il n’y a pas de temps, mais, sur un certain plan, on peut dire cela. Donc, superficiel, profond, cela ne veut rien dire.

Comment, au-delà d’un certain exotisme spirituel, le shivaïsme peut-il s’actualiser dans la vie des Nord-Américains ?

Tous les êtres humains ont la même demande, la même recherche. Tous veulent être heureux, tous veulent se retrouver satisfaits, sans besoins. C’est ce qui unit tous les êtres humains. C’est ce qui fait que vous n’êtes pas un chat. Un chat sur son fauteuil est totalement satisfait. L’être humain est totalement insatisfait. Après un moment de satisfaction, tôt ou tard, il va chercher autre chose. Parce que finalement il a ce pressentiment de la liberté, il la cherche par tous les moyens : par les guerres, les paix, par toutes les excentricités possibles. Une maturation se fait. Vous cherchez dans la juste direction.

Que le shivaïsme du Cachemire puisse provoquer chez certaines personnes un questionnement ou aide à le préciser, c’est merveilleux. Si on lit les Sermons d’Eckhart, c’est la même chose. Ce qui importe, c’est qu’une tradition soit reformulée à l’époque où elle est ressentie. Quand vous lisez Eckhart, cette transposition se fait spontanément parce que ce sont de grands textes. Quand vous lisez des textes très trafiqués, il faut transposer, ce qui demande parfois quelqu’un qui transpose pour vous, un instructeur spirituel.

Croyez-vous qu’un maître spirituel peut aider « l’ élève » à se libérer ?

Non. Mais il peut aider la personne qu’il rencontre à se rendre compte qu’elle n’est pas libérée, à mieux se rendre compte de ses antagonismes, ses restrictions. Il va l’amener à prendre conscience à quel point sa vie est étriquée et à quel point elle aspire à ce qui est au-delà de la restriction. Mais il n’y a pas d’éveil, donc pas d’éveillé, donc personne qui puisse être aidé. Il s’agit d’un processus de maturation. C’est un peu comme lorsqu’un petit enfant demande certaines choses et que vous lui racontez un mythe ; quatre ans plus tard, lorsqu’il posera la même question, vous lui raconterez un autre mythe qui sera plus substantiel ; jusqu’à ce qu’un jour, vous puissiez exprimer les choses plus directement. Un instructeur spirituel est celui qui va aider votre formulation, votre questionnement, à se préciser.

Pensez-vous qu’il est nécessaire d’avoir cet instructeur, faute de quoi on vivrait des égarements fréquents ou répétitifs, ou encore une stagnation ?

Le problème ne se pose pas. C’est un peu comme si on demandait « Est-il nécessaire de tomber amoureux ? ». Vous tombez amoureux ou vous ne tombez pas amoureux. Vous faites une rencontre ou vous ne la faites pas. Si vous la faites, c’est parfait ; si vous ne la faites pas, c’est parfait aussi.

Est-ce que le maître peut nous aider à éteindre le bruit du monde ?

Non. C’est quand le bruit du monde s’éteint que vous rencontrez celui qui doit vous aider.

On dit souvent que c’est lui qui nous cherche, que ce n est pas nous qui cherchons ; nous, nous trouvons.

C’est un courant. Un courant qui vous prend en charge. Il faut faire une grande différence, une totale différence, une absolue différence entre un maître et un instructeur spirituel. Le maître est ce que l’on appelle un guru. Le guru, c’est celui qui est pleinement établi dans la vérité, dont la présence se reflétera dans la présence de l’élève. Son enseignement n’a aucun sens : il n’enseigne pas. Son être seul est son enseignement. Il y a des gurus qui formulent, répondent à des questions ; il y en a qui ne répondent pas. Les paroles de ceux qui répondent ne constituent pas leur enseignement véritable.

L’instructeur spirituel, c’est quelqu’un qui a eu un pressentiment profond de la vérité et qui s’est rendu compte de ses antagonismes, mais qui n’est pas établi sciemment dans la vérité. Il a des moments où les éléments supérieurs à ses capacités passent à travers lui, où un enseignement, un courant peut s’exprimer ; il peut participer au cheminement d’un de ses amis. C’est ce que l’on appelle un « upa guru ». Il aide à préciser la question fondamentale, mais le seul qui a droit au titre de maître ou de guru dans le sens de l’Inde, c’est celui qui est assis dans la vérité. À jamais, celui qui ne peut jamais revenir à un fonctionnement personnel. Chez qui jamais un désir ou une peur ne peuvent apparaître, sinon cela signifie que la personne a encore un fonctionnement personnel, limité, réactif.

Maître Eckhart dit très clairement au sujet de Saint Paul : « Quand la grâce l’a quitté, il resta ce qu’il était » : un pauvre homme.

Il n’y a pas de désir chez un maître. Un maître n’a pas un ego qui vient de temps en temps et qui s’en va.

Mais tant qu’il y a une personne, est-ce qu’il n ’y a pas un ego ?

Oui. Mais chez un maître, il n’y a plus de personne.

Ils doivent être extrêmement rares quand même, non ?

Il y a effectivement très peu de maîtres Eckhart. Mais le fait qu’il y en ait un suffit à prouver la possibilité. Quand vous rencontrez un tel être qui ne prétend rien, n’enseigne rien, ne demande rien, vous êtes percuté. C’est ce qui importe.

Estimez-vous qu’en Occident on est davantage habité par quelqu’un comme Descartes que par Dieu ?

Dieu est ce qui éclaire la vie. Descartes n’existe pas.

C’est tout de même lui qui a dit : « Je pense, donc je suis ».

Oui. Les gens ont dit des tas de choses.

Mais Descartes a marqué l’Occident.

Non. Il a marqué certains professeurs d’université qui ont besoin de gagner leur vie.

... Et la philosophie, à tout le moins.

Quand on prend votre enfant et le coupe en morceaux devant vous, ce que dit Descartes vous concerne très peu. La vie n’est pas concernée par les pathologies des philosophes français.

On vit une époque très sombre —qui a, par le fait même, son côté lumineux— mais sombre au plan politique et social. Est-ce que vous croyez que l’on a beaucoup d’espoir de se sortir de cette crise de fin de siècle et de millénaire ?

J’espère que non parce que finalement ce qui est sombre, c’est la prétendue recherche spirituelle. Ce qui est sombre, c’est de voir des professeurs de Yoga à tous les coins de rue. Ce qui est sombre, c’est le channeling. Ce qui est sombre, c’est la recherche spirituelle moderne, c’est cette espèce de fuite de l’instant. Par contre, ce qui est merveilleux, ce qui est « auspicieux », c’est la guerre qui s’approche, ce sont les cataclysmes qui viennent, parce qu’ils remettent profondément en question l’être humain, lui font poser de véritables questions. Tout le reste le fait dormir.

Alors, il faut qu’il soit très clair que l’état du monde, c’est sa chance. Si les dieux font bénéficier le monde de ces mouvements, c’est le cadeau suprême. Malheureusement, il y a des époques où le cataclysme est la seule manière d’amener un questionnement. Dans leur générosité, les dieux vont, je pense, nous aider de plus en plus dans ce sens-là. Tout ce romantisme du Yoga, de l’Orient, de la spiritualité, toutes ces techniques spirituelles de progression, de purification, relèvent vraiment de l’âge sombre. Elles sont vraiment une perte d’argent, d’énergie. Un jour, elles disparaîtront complètement et, à ce moment-là, peut-être aura-t-on moins besoin de cataclysmes pour se réveiller.

Par vos propos, vous pourriez faire scandale...

Ce qui est scandaleux, c’est de faire croire à des gens que, par des exercices, ils iront mieux et que leur interrogation profonde s’apaisera. C’est de faire croire qu’en suivant telle thérapie, en adoptant tel concept, tel vêtement de telle couleur, en mettant sur un mur, ou en pendant à leur cou une image de guru à la mode, cela va amener un questionnement profond. C’est cela la charlatanerie.

La vraie vie, c’est de faire face à l’instant. Les différentes possibilités de conflits s’expriment dans le monde, vous leur faites face, vous regardez ce que cela touche en vous, vous regardez ce qu’est la mort, la destruction. Ainsi, on se rend compte où on en est. Quand votre maison est détruite, quand votre corps est brisé, quand votre famille est éliminée, vous vous apercevez à quel point vous êtes libre ou non de vous-même. Mais s’asseoir dans une chambre à faire du Yoga, à mâcher cent fois une bouchée de riz complet... Évidemment, on s’en porte très bien, mais il n’y a aucun questionnement. C’est une vraie calamité.

Il faut souffrir pour évoluer ?

Non. Non. Il faut regarder. Il faut interroger. Vous n’êtes pas obligé de souffrir lors d’un cataclysme. Il faut regarder profondément. Que veut dire en profondeur la souffrance, comment cela fonctionne en vous ? Qu’est-ce que votre corps ? Quel est votre lien avec lui ? Quand votre corps souffre, que se passe-t-il ? Quand votre corps respire, que se passe-t-il ? C’est très important de voir cela. Il faut qu’il y ait un questionnement de l’instant. C’est la vie qui amène le questionnement.

Je ne veux pas dire que toutes les expressions dont nous avons parlé sont pernicieuses mais, je dirais, plus de 99 % d’entre elles, oui. Si on regarde les choses autrement, on pourrait dire que c’est voulu par les dieux pour que le un pour cent juste ne soit pas à la portée des gens, non pas qui ne le méritent pas, mais qui n’ont pas vraiment la possibilité de le recevoir. Alors, il faut chercher dans tout ce fatras s’il y a quelque chose de sérieux. De même, en Inde, vous avez quatre ou cinq millions de saints hommes sur les routes : parmi ces sâdhus, 99 % sont des criminels, des psychopathes et des gens simples. Vous avez un pour cent de sâdhus de très grande profondeur et ils s’habillent de la même manière que les autres : ils sont nus avec quelques cendres sur le front et un trident à la main selon leur affiliation. Ce un pour cent se cache derrière une masse pour que l’adepte qui veut vraiment trouver la vérité soit obligé d’utiliser toute son énergie, toute sa discrimination afin de discerner l’authentique sâdhu.

Jusqu’à un certain point, ce déferlement de l’Orient a sa valeur, dans le sens où il cache quelque chose de plus profond. C’est un signe des temps, un signe de la décadence.

Quelle est votre position par rapport à l’ascétisme ?

Il n’y a pas de position. Il faut des rois, des criminels, des chauffeurs de taxi, des ascètes. Si vous êtes né pour faire un boulanger, c’est merveilleux. Si vous êtes né pour vous retrouver dans une grotte, c’est merveilleux. Le monde profitera de votre silence. Si vous voulez devenir un ascète pour être silencieux, alors la constante agitation mentale que vous aurez dans votre grotte polluera tout votre environnement. Être un ascète est une fonction comme une autre. C’est une fonction organique qui n’est pas supérieure à celle d’une prostituée, d’un banquier ou d’un soldat. Si vous êtes chaste, si vous êtes naturellement un ascète aussi, cette tendance s’incarne en vous à un certain moment de votre vie. C’est merveilleux.

Être un ascète est une très belle vie. Un ascète ne souffre pas. Un ascète qui souffre est un faux ascète. Un ascète, c’est très clair, vit dans la joie. Il ne s’inflige pas de mortifications. C’est un mode de vie incompris. Un ascète est uniquement dans la joie. Si on a la grâce d’avoir cette tendance, c’est magnifique. Mais vouloir devenir ascète, vouloir être dans un monastère, vouloir se retirer du monde dans le but de comprendre, c’est une forme de stupidité, une compensation. Entrez dans un monastère, regardez les moines, écoutez leurs rêves et comment ils ont fait violence à leurs désirs sexuels, à toute leur vie. C’est souvent une catastrophe. Mais si cela vient naturellement, alors c’est magnifique. Ce n’est pas un moyen. C’est l’expression d’un contentement ultime et celui-ci peut aussi bien s’exprimer chez un banquier.

Selon la conception du Shivaïsme, tout ce qui est plaisir, bonheur, nous rapproche du divin.

Quand le corps a un très grand plaisir, tout est dilatation. Quand il y a souffrance, tout est restriction. Sur un certain plan, le plaisir, la joie, sont plus proches de la joie ultime que la souffrance. La dilatation est plus favorable que la contraction.

Et le plaisir sexuel ?

Le plaisir sexuel est un plaisir très profond. Si l’on connaît l’art et l’on se rend compte qu’il n’y a personne pour se réjouir, à un moment donné les deux partenaires s’éliminent totalement, il n’y a que vibration, joie. C’est là le plaisir le plus proche du divin. Il peut éventuellement basculer et devenir un profond saisissement spirituel dans le sens où, quand vous aimez, vous renoncez à vous-même. Si les partenaires s’offrent l’un à l’autre, à un moment donné les deux offrandes s’annulent et se transforment entièrement.

Mais si l’acte sexuel est fait pour soi-même, si l’homme a un besoin et qu’il achète une femme pour le satisfaire, si la femme a un besoin de sécurité et qu’elle a épousé un homme parce que c’est plus pratique, alors les rapports sexuels qui en découlent sont des rapports sexuels, mais pas des actes d’amour. L’acte d’amour est l’expression suprême des choses. Ce n’est pas sans raison qu’existe « Le Cantique des cantiques » chez les chrétiens, si Ibn’ Arabi a écrit ses lettres d’amour, si Rûmî a sans cesse formulé cet élément-là, si dans l’Inde, dans le tantrisme, il est extrêmement considéré. Mais c’est un art et non pas une compulsion.

Et l’homosexualité, que pourriez-vous nous en dire ? Parce que le don, il existe aussi dans l’homosexualité.

Le don, il est partout. La vie, c’est le don. Le don existe également dans la guerre. Si vous regardez très profondément, enlever la vie à un autre être humain est aussi un don, une libération, c’est aussi l’enseignement de Krishna dans la Gita, Le don est partout. En Inde, l’homosexualité est très respectée. Naturellement, la physiologie de l’homme et de la femme font qu’ils ont une certaine complémentarité. L’homosexualité « psychique » est souvent une défense, mais l’homosexualité « corporelle », érotique, n’est pas forcément problématique. Les sculptures des temples indiens montrent des moines avec des petits garçons, avec des chevaux, avec des oies. Ce sont purement des variantes érotiques. Chaque personne a un érotisme différent, ce que je comprends très bien. Mais le fait qu’un homosexuel se pense homosexuel, se veuille homosexuel, comme l’hétérosexuel qui s’affiche hétérosexuel, cela représente une restriction.

Donc vous ne pensez pas que ce soit une maladie comme certains ont voulu le faire croire ?

Souvent, l’hétérosexualité est une maladie et l’homosexualité aussi.

En terminant, croyez-vous que le silence est d’or et la parole, d’argent ?

Le silence, c’est la parole. La parole, c’est le silence. Il n’y a pas de différence. C’est un regard. Quand on écoute une formulation authentique, elle amène au silence et le silence est dans toutes les expressions. Il n’y a pas de différence.

Éric Baret

« On ne décide rien »

Ce qui est dit dans nos entretiens provient d’une évidence sans forme et peut sembler contraire à certains systèmes de pensée. Si des éléments ébranlent notre état émotionnel, nous blessent ou laissent une forme de conflit, il faut en discuter, chercher ensemble et voir comment se présente cet inconfort. Considéré humblement, sans a priori, tout conflit devient source de maturation. C’est l’antagonisme qui fait grandir.

Vous dites qu’il n’y a rien à faire avec ce qui est là – émotion, tension… – et que ça va se résorber. Cela signifie-t-il qu’il ne doit finalement pas y avoir de tension ? N’est-ce pas contradictoire ?

Lorsque vous sentez une tension, vous n’avez pas le choix. Quand vous vous mordez la langue, vous ne pouvez pas revenir en arrière, sentir la réaction dans toute la structure du visage, ou plus. Savoir s’il était justifié de se mordre la langue, si c’était une erreur, si vous méritiez de vous mordre, est un questionnement qui a son intérêt, mais il vaut pour les gens qui n’ont pas mal à la langue.

Avec la douleur, vous n’avez pas le temps de réfléchir au pourquoi. Vous restez avec la sensation de la langue… Que se passe-t-il ? La langue mordue n’est pas quelque chose de statique ; c’est une vibration, une masse électrique, des éclairs qui jaillissent dans tous les sens… Votre système physiologique est fait de telle manière que vous n’avez rien à faire pour ressentir cette réaction. Vous n’avez pas à vous concentrer sur la langue pour sentir ce qui s’y passe.

Vous remarquez également que, lorsque vous vous mordez la langue, le goût des aliments dans la bouche, la musique que vous écoutez, le film que vous regardez perdent pendant quelques instants de leur substance. Ils deviennent sensoriellement secondaires par rapport à votre sensation de la langue. Vous n’avez donc pas à choisir d’arrêter ceci ou d’arrêter cela. C’est la langue qui choisit, c’est la langue qui devient votre objet de contemplation, de ressenti.

La langue vibre, elle saigne, elle élance… Tout cela apparaît dans votre organisme. Il y a d’abord eu cet éclatement, cette sensation très forte. Par la nature même de votre organisme, de tout le système immunitaire, de la structure de la cellule, petit à petit le traumatisme va se réduire, le sang va s’arrêter de couler, la douleur va s’étaler dans le très grand espace du visage et, graduellement, se vider. Il n’y avait aucun choix, aucun dilemme, il n’y a eu aucune réflexion.

Quand on vous suggère d’écouter la situation, c’est de cela que l’on parle. Il n’y a de place ni pour un choix ni pour une volonté ; la langue elle-même, par sa propre qualité, va résoudre le problème. La situation qui paraît conflictuelle ne l’est que parce qu’on la voit coupée de son environnement. Vous laissez la situation, comme la langue, devenir sensible, et l’élément conflictuel va également disparaître. Il va rester ce qui est là : un événement qui peut amener un désordre physiologique dans votre organisme, mais qui sera ressenti sans conflit psychologique.

Dans un moment de disponibilité sensorielle, il n’y a pas de place pour un conflit psychologique. Mais généralement, quand on se mord la langue ou quand un conflit apparaît dans la vie, on recouvre la sensation de douleur de la langue, la sensation propre du conflit, par un imaginaire, c’est-à-dire par une réflexion sur le pourquoi et le comment. Ce que nous suggérons ici, c’est de se rendre compte de ce mécanisme qui existe en nous. Par la magie des choses, quand on se rend compte profondément de quelque chose, la chose cesse sans qu’on le veuille. Quand vous constatez que ce que vous preniez pour un serpent est une corde, vous n’avez aucun effort à faire pour ne plus croire que c’est un serpent. La vision de la corde dissout le serpent. Vous ne voyez pas la corde pour supprimer le serpent, mais, du fait que vous avez laissé la vision de ce qui était là s’imposer en vous, l’élément imaginaire a magiquement disparu.

Tout élément problématique disparaît de la même manière. Il n’y a aucune activité là-dedans ; ce n’est pas quelque chose que vous faites, c’est quelque chose que vous enregistrez. Vous enregistrez le fait que vous êtes disponible à un conflit et que ce conflit se résorbe.Vous enregistrez le fait que vous résistez à un conflit et qu’il demeure en tant que conflit.
Vous n’avez aucun choix. Plus vous vous en rendez compte, plus vous constatez que vous laissez les conflits être de plus en plus libres en vous et que vous les percevez de moins en moins comme conflictuels. Il y aura toujours des événements qui vous sembleront plus ou moins harmonieux, mais cette apparente disharmonie ne vous fera pas quitter le ressenti de l’harmonie.

Au travail, je suis entouré de personnes qui, comme beaucoup de gens, pensent que le bonheur se trouve dans un compte en banque important, de belles voitures, ce genre de chose. Ce genre de conversation les intéresse naturellement. Je n’ai aucune compétence particulière ni en matière de voitures ni en matière de Bourse, mais en même temps j’ai envie de continuer de discuter avec eux. Comme je ne crois plus à tout ça, je n’arrive plus à communiquer.

Il faut en profiter pour apprendre ! [Rires.]

Jean Klein était intarissable sur les placements boursiers. Il s’est d’ailleurs ruiné plusieurs fois à cause de cela. Il a aussi ruiné quelques élèves et en a enrichi d’autres. Quand quelqu’un parle de voitures, il faut écouter. C’est fascinant, quelqu’un qui a la connaissance de ces étranges machines. Si on écoute vraiment, on trouve là de très belles choses, comme dans tout le reste. Ce n’est rien en soi, mais c’est extraordinaire aussi.

Si l’on écoute vraiment, sans préjugé, la magie de la Bourse, la magie des placements est une chose extraordinaire. On ne peut pas comprendre les événements économiques, politiques, militaires, si l’on ne comprend pas cela. Donc, si on le regarde avec une vision claire, rencontrer un homme d’affaires de haut niveau, parler avec lui de placements et d’économie est très intéressant. Cela dévoile des tas de choses sur les problèmes politiques et sociaux de notre temps. C’est une forme d’œuvre d’art.

Dans l’écoute, rien n’est inintéressant. Pas un métier, pas une activité, pas une passion n’est absurde ; c’est notre regard qui l’est parfois. Tout est fascinant. Quand nous croyons être avec des gens qui vivent de manière superficielle, c’est nous qui sommes superficiels. Quand on écoute leur fonctionnement, on trouve l’essentiel en cela aussi. À leur manière, ces gens ne font que parler de la tranquillité.

On s’aperçoit que ce que l’on écoute ne parle que de la tranquillité, même si cela s’exprime à travers des propos politiques ou économiques. Un autre dialogue peut alors s’engager.

Faire un, faire corps avec ce qui se présente. Rien n’est étranger. Les gens que je rencontre, c’est mon milieu ; j’écoute. Quand je ne connais pas, j’interroge, non pour savoir quelque chose, mais parce qu’il y a une forme de résonance. Il n’y a rien qui soit étranger. Sinon, je suis dans un projet. Si je pense qu’il vaut mieux méditer, faire du yoga, je suis coupé de la société. C’est normal que je me sente isolé ! Non… Quand je fais du yoga, je fais du yoga. Quand je suis dans une salle de casino, j’écoute, je regarde.

C’est extraordinaire, ce que l’on découvre sur l’être humain, sur la beauté dans n’importe quel endroit, quand on écoute. Que ce soit en prison, dans la salle d’attente d’une clinique, dans un restaurant de gare, il faut écouter, regarder. Regarder la joie, la souffrance, l’agitation, les préoccupations, l’anxiété, les besoins, comment les gens fonctionnent… Déjà, une résonance se fait.

Quand une chose m’est étrangère, quelle qu’elle soit, c’est que je vis dans ma prétention. Je regarde alors en moi-même et je remarque que je suis encore en train de prétendre qu’il y a des choses supérieures à d’autres. Cette prétention est une histoire. La beauté est partout. C’est à moi d’écouter et de la découvrir dans toutes les situations.

Certaines sympathies sont plus évidentes que d’autres, bien sûr ! Il y a des gens pour qui la porcelaine chinoise bleu et blanc est ennuyeuse. Il y a des gens pour qui la musique orientale est ennuyeuse. Mais, à un moment donné, la période qui vous passionne est celle qui est devant vous. Avec un policier, je suis passionné par la police. Avec un banquier, je suis passionné par la banque. Pour rien, pour la joie, parce que c’est passionnant de voir comment quelqu’un voit le monde, comment il fonctionne. Je me vois exactement comme lui : les mêmes peurs, les mêmes attentes, le même fonctionnement. Une forme de sympathie est présente. Quand je trouve quelque chose d’antipathique, je tourne la tête et je vois que c’est moi qui n’écoute pas.

Ce n’est pas au monde de m’écouter, c’est à moi d’écouter le monde. Quand j’écoute le monde, il y a une résonance. Mais si je demande au monde de m’écouter, de voir les choses comme moi, si je demande au banquier de mâcher du riz entier, il y a séparation. Le banquier suit sa route, exactement comme tout le monde, l’homme d’affaires aussi, le prêtre aussi ; il n’y a aucune différence. Il faut profiter du milieu où l’on est ; pas pour apprendre quelque chose, pas pour devenir banquier ou quoi que ce soit d’autre, mais pour la simple joie d’apprendre.

C’est un peu comme quand on joue avec un enfant. On n’apprend pas les règles du jeu dans le but de gagner ou de perdre, mais pour jouer. De la même manière, quand on se trouve mêlé à tel ou tel milieu social, on écoute, on apprend les règles par résonance, par affection pour l’environnement. Il n’y a plus de sentiment de séparation. Bien sûr, je fonctionne d’une certaine manière. Je ne vais peut-être pas dans les mêmes restaurants que certains hommes d’affaires, j’ai peut-être une voiture différente, mais ça, c’est la vie qui le décide pour moi. Ce n’est pas mieux, ce n’est pas moins bien. Les grosses voitures ne sont pas moins que les petites voitures. C’est la même chose.

J’écoute ce qui m’entoure. Si demain je me trouve dans un milieu de produits diététiques, j’apprendrai également là ! Mais ce n’est pas mieux. Il n’y a pas de différence. Écouter, découvrir, aimer. C’est ce qui est là quand je ne prétends pas que cela devrait être autre chose, quand je ne prétends pas savoir ce qui est juste. Ce qui est intéressant, c’est ce qui est sous mes yeux. À moi de m’en rendre compte.

Je dois bien prendre des initiatives dans la vie… !

C’est merveilleux que vous le sentiez comme ça. Mais ces initiatives que vous prenez sont une réponse biologique à la situation. Si quelqu’un vous donne une gifle, vous prenez l’initiative d’avoir la joue rouge. Si quelqu’un vous dit que vous êtes un grand homme, vous prenez l’initiative de la joie. Si quelqu’un vous dit que vous êtes un homme misérable, vous prenez l’initiative de la dépression… C’est spontané.

Il n’y a pas d’initiative volontaire. Ce que vous aimez dépend de ce que vous avez mangé les premiers jours ou les premiers mois de votre vie. Le fait que vous préférez le salé ou le sucré, les choses solides ou liquides, vient de situations très anciennes, très profondément enfouies. Vous ne pouvez pas décider d’aimer la nourriture indonésienne ou de détester la nourriture japonaise. Vous pensez décider, mais c’est biologiquement inscrit en vous.

Vous ne pouvez pas décider d’aimer l’architecture moghole et de ne pas aimer l’architecture rajput, ou le contraire. L’une vous émeut plus que l’autre. Où est le choix ? Vous ne pouvez pas décider de trouver telle femme plus attirante qu’une autre. Vous ne décidez pas si vous préférez telle odeur, tel rythme, tel grain de peau, tel son de voix. Vous ne décidez pas si vous préférez les films violents ou ceux qui montrent la beauté.

Qu’est-ce que vous décidez vraiment ?

Vous ne décidez pas de vos maladies. Vous ne décidez pas comment vous vous sentez quand votre femme fait des compliments sur la beauté du voisin. Quand vous avez une augmentation de salaire, quand vous perdez de l’argent, vous ne décidez pas comment cela vous touche. Quand vos enfants sont malades ou en bonne santé, vous ne décidez pas de vos émotions. Profondément, qu’est-ce que vous décidez ?

Mais il y a quand même des choix par rapport à ce que l’on fait. Vous suggérez bien d’écouter…

Selon tout ce que vous êtes, l’écoute se fait ou non. Quand on fait une suggestion, il ne s’agit pas tellement de suivre la suggestion, mais de vibrer avec elle.

Sur un certain plan, on peut dire qu’avant que l’hiver arrive on le sent venir. Quand on dit « voyez que vous n’écoutez pas » ou « écoutez », ça veut dire que ce mécanisme est déjà en train de s’actualiser. On ne le fait pas s’actualiser, mais le fait même de poser une question signifie que la réponse est en train d’être vécue, ou, plus précisément, la question signifie la réponse en train d’être vécue. Quand on répond, on n’ajoute rien, on ne fait que participer au questionnement en cours. Sans cette compréhension, la question ne serait pas possible. Donc, la réponse ne donne rien. Elle coule exactement comme la question ; elle vient du même endroit : d’un pressentiment. C’est pour cela que ce n’est pas la peine d’écouter les réponses.

Les choses se passent comme elles doivent se passer. La réponse verbalise l’inévitable ; ce n’est pas quelque chose à faire, c’est quelque chose qui est en train de se faire.

N’est-ce pas de la passivité ?

Poser une question est ce qu’il y a de plus éminemment actif. Cela veut dire que l’on se situe dans l’humilité. L’humilité est ce qu’il y a de plus actif. La personne qui pose une question admet un « je ne sais pas », donc elle est disponible. Elle n’affirme plus, elle n’a pas la prétention de savoir. Quand on sait, on ne pose pas de question. Quand on pose une question, c’est que l’on écoute ; on écoute la question jaillir ; dans cette écoute, la réponse jaillit. La question et la réponse ont exactement la même origine, ces deux formulations véhiculent la même chose : l’écoute dans laquelle toutes deux jaillissent. Poser une question est ce qu’il y a de plus profond, à condition de ne pas chercher une réponse, sinon on se situe encore dans le projet.

Je pose une question, librement, parce que c’est ma résonance. Je sens un conflit dans ma vie et j’exprime ce conflit sans l’orgueil de vouloir le résoudre. Je constate qu’il y a un conflit, clairement. Cela suffit, tout est là. La solution est dans cette soumission à la réalité, à ce qui est là maintenant.

De ce « je ne sais pas », toute action, toute initiative va jaillir. C’est une initiative, une action qui vient de l’écoute de ce qui est là ; ce n’est pas une action qui veut « changer ».
Je sens une restriction dans ma vie et je l’exprime, j’écoute en moi cette restriction. C’est l’écoute de la solution. La réponse est une vibration au même niveau que la question, vibration qui se réfère à ce qui est au-delà de l’une comme de l’autre. Il n’y a pas de réponse à suivre, pas plus qu’à écouter. Il y une résonance, qui est l’humilité dans laquelle la question est posée. Là est la réponse. La réponse est avant la question. C’est parce que l’on pressent la réponse que l’on peut poser la question. Parce qu’il y a cette humilité, qui constitue la suprême activité… Mais il faut une certaine maturité pour comprendre cela.

Est-ce que vous pouvez, Éric, essayer d’éclaircir un peu ce que vous avez dit cet après-midi, à savoir que l’on ne décide rien et, en même temps, qu’il y a une liberté suprême, que la liberté est totale ?

Il faudrait être un poète pour en parler avec justesse. Ce n’est malheureusement pas une de mes qualifications. Tout ce qui perçu est conditionné. La joie, elle, est non conditionnée. Autrement dit, les moments de joie profonde ne sont pas liés à ce qui est perçu. Mais cela ne fait pas partie d’un cadre de réflexion. La pensée a sa valeur pour des choses plus concrètes, mais il ne faudrait pas polluer la manière d’aborder la vie par la formulation, par la pensée. On ne prétend ici à aucune compréhension de ces choses. Je n’ai aucune compétence lorsque je les exprime. Il y a une résonance en moi ; cette résonance ne connaît rien, ne sait rien ; même ma pensée, ma formulation, n’a pas de qualification pour raffiner cette expression. C’est une résonance, une conviction. C’est informulable.

Est-ce le même « je ne sais pas » que celui de Socrate ?

Quand un petit enfant regarde un sapin de Noël pour la première fois, il est ce « je ne sais pas ». Avant de prétendre savoir, nous avons tous la même disponibilité, Il n’y a rien de personnel là-dedans, cela ne fait pas partie de l’arsenal qu’une personnalité peut avoir ou non.

Il n’y a donc pas de projet possible ?

Le poète véritable est sans projet. Son projet est de célébrer du mieux qu’il peut ce qu’il a pressenti, ce qui le dépasse. Il trouve en lui une facilité à se présenter comme celui qui célèbre, celui qui reçoit la louange, comme la louange elle-même. L’art est cette ouverture aux différentes possibilités. Le poète peut jouer le rôle du serviteur et le rôle de celui qui est servi. Il peut aussi n’être que louange, il peut jouer celui qui est séparé de celui qui cherche, celui qui cherche, celui qui trouve… Cela fait partie de la poésie, cela fait partie de l’art. Cela exprime des émotions profondes. Mais elles ne sont pas progressives.

Le drame, dans les recueils de poésies – je pense un peu à Lalehsvari, mais on trouve cela également chez Rûmî –, c’est que souvent les traducteurs doivent classifier les poèmes. Il existe ainsi une traduction (anglaise) du livre de Laleshvari, La Progression du soi, qui met au début les versets où elle cherche Dieu et à la fin les versets où elle l’a trouvé. C’est la dégénérescence de la pensée moderne ! Ce devrait être le contraire : d’abord les versets où elle a trouvé, ensuite ceux où elle cherche. Plus que ça, d’ailleurs : un passage incessant de l’un à l’autre.

Quelqu’un qui est libre de tout projet peut profondément vibrer de la présence de l’essentiel, mais aussi de l’absence de l’essentiel. Présence et absence sont deux phases de l’essentiel. L’une n’est pas plus que l’autre. Que ce soit dans l’absence ou dans la présence, le poète a la capacité d’exprimer cet essentiel avec une telle beauté, avec un tel rythme, avec une telle liberté (ne se contredit-il pas d’un poème ou d’un verset l’autre ?), qu’il laisse le lecteur dans une grande liberté. C’est pour cela que la poésie, la musique et l’architecture sont toujours plus près du pressentiment de l’essentiel que ne l’est la pensée.

Les textes suprêmes des grands maîtres de l’Inde sont des textes de célébration. Les grands textes de Shankarâ ne sont pas ses analyses métaphysiques sur l’Atman et le Brahman, ce sont ses hymnes de louange ; c’est là qu’il y a une puissance extraordinaire ! Même chose pour Abhinavagupta. Les œuvres de jeunesse des grands maîtres sont souvent des œuvres métaphysiques, de réflexion, et leurs œuvres tardives des textes de célébration. Finalement, ils quittent toute conceptualisation pour être pure adoration.

Quand j’ai rencontré le grand Gopinath Kaviraj, il demeurait à l’ashram de Mâ Ananda Moyî. Avant de partir pour l’Inde, j’avais demandé à Jean Klein si Gopinath était un homme « libre » – pour employer une expression poétique – et il m’avait répondu : « Il l’était il y a vingt ans, donc il doit l’être encore… » Cet homme a fini sa vie en écrivant des textes d’adoration de la déesse sous la forme de Mâ Ananda Moyî.

Dans les derniers moments de sa vie, Jean appelait souvent la déesse et voyait les femmes autour de lui comme telles.

Chez quelqu’un dénué de projet, ces moments de profonde dévotion sont toujours là.

La pure admiration coiffe la métaphysique. Évidemment, il ne faut pas dire cela à des métaphysiciens… Dans un moment de clarté, on est obligé de renoncer à tout savoir. Tout savoir s’avère être une forme d’agitation. Il n’y a rien que l’on puisse savoir. C’est là le seul savoir accessible. La disponibilité découle de cette évidence.

Pour la personnalité, vivre dans un non-savoir est une terreur absolue, mais du point de vue de la créativité c’est la liberté absolue. Quand vous vous rendez compte que vous n’avez rien à devenir, vous pouvez tout devenir ; plus aucune barrière, plus aucun empêchement. Mais tant que l’on veut devenir quelque chose, on vit dans une prison.

Tout est à notre disposition, toute l’extraordinaire fantaisie du monde. On la refuse parce que l’on veut être Napoléon. On veut savoir. On veut posséder. Tant que l’on possède quelque chose, on ne possède rien. Quand on se rend compte que l’on ne possède rien, alors on peut dire – et ce n’est pas un concept – que l’on possède tout. Tout ce que l’on voit est à nous.

Quand vous avez un objet d’art et que vous pensez que vous avez l’objet d’art, vous n’avez rien ! Quand vous savez que, profondément, vous n’avez rien, tous les objets d’art que vous rencontrez sont les vôtres. Vous allez une fois au Metropolitan Museum et vous regardez un merveilleux bronze népalais. Il est à vous à jamais et il ne sera jamais aux gens du musée. Il vit avec vous, il est avec vous. Celui-là est vraiment à vous. Mais ce n’est pas un souvenir, c’est une résonance. Si la vie fait que vous le mettez sur votre cheminée, vous devez lui assurer un confort maximum. Mais vous n’en êtes que le gestionnaire, pas le propriétaire.

Si l’on se prend pour un facteur, on n’est qu’un facteur. Mais si vous vous rendez compte que vous n’avez pas de coloration proprement dite, alors lorsque vous rencontrez un banquier, sur un certain plan vous êtes aussi un banquier, et lorsque vous rencontrez un policier et que vous écoutez, vous êtes également un policier. Tout ce que l’on rencontre, on le partage. À certains moments, on exerce certains métiers plus précis que d’autres, mais tout ce que l’on rencontre, on l’est profondément.

La personnalité, l’ego sont trop mièvres ; ils se contentent de trop peu. Il ne suffit pas d’avoir quelques pièces, il faut tout avoir. Tant que l’on n’a pas tout, on sent que l’on n’a rien. Tant que l’on a un projet, une identité, quoi que ce soit que l’on peut appeler « mien », on se sent pauvre. Quand je n’ai pas la prétention d’être autre chose que ce qui se présente dans l’instant, toute la perception est mienne.

Il n’est pas dit que physiquement, psychologiquement, certaines situations ne sont pas plus faciles que d’autres. Mais, même dans les situations qui nous sont moins familières, on peut trouver une profonde sympathie, une profonde résonance.

C’est l’essence de la démarche tantrique. Tout ce qui se présente est à moi ; pas dans un sens personnel ou psychologique, mais profondément. Tout ce qui se présente est ma résonance. Il n’y a rien qui me soit étranger. C’est cela, le tantrisme.

Ce texte constitue le chapitre 15 du livre Le Seul Désir : dans la nudité des tantra, par Éric Baret, Éditions Trait d’Union, Montréal, février 2002, ISBN2-922572-84-6.

Beati pauperes spiritu

Par la bouche de la sagesse, la félicité énonça : « Heureux les pauvres en esprit car le royaume des cieux leur appartient. » Les anges, les saints, tout ce qui ne naquit jamais doit être silence quand parle l’éternelle sagesse du Père car toute la sagesse des anges et de toutes les créatures n’est que pur néant devant l’insondable sagesse de Dieu.

Cette sagesse a dit : « Heureux sont les pauvres. »

Or il y a deux genres de pauvreté. La pauvreté extérieure, bonne et très louable lorsque l’homme la vit volontairement par amour pour notre seigneur Jésus-Christ, comme lui-même l’a assumée sur terre. Mais selon la parole de notre Seigneur, il est une autre pauvreté, une pauvreté intérieure ; puisqu’il dit : « Heureux sont les pauvres en esprit. » Soyez, je vous prie, de tels pauvres afin de comprendre ce discours car, je vous le dis au nom de la vérité éternelle, si vous ne devenez pas semblable à cette vérité, vous ne pourrez pas me comprendre. D’aucuns m’ont interrogé sur la vraie pauvreté et sur ce qu’il faut entendre par un homme pauvre. Je vais maintenant leur répondre.

L’évêque Albert dit : « Est un homme pauvre celui qui ne peut se contenter de toutes les choses que Dieu a jamais créées », et cela est bien dit. Mais nous allons encore plus loin et situons la pauvreté à un niveau bien plus élevé. Est un homme pauvre celui qui ne veut rien, ne sait rien et ne possède rien. Je vais vous parler de ces trois points et vous prie, par amour de Dieu, d’essayer de comprendre cette vérité, si cela vous est possible. Mais si vous ne la comprenez pas, n’en soyez pas troublé car je parlerai d’un aspect de la vérité que très peu de gens, mêmeprofonds, sont en mesure de comprendre.

Nous dirons d’abord qu’un homme pauvre est celui qui ne veut rien. Bien des gens ne comprennent pas véritablement ce sens. Ce sont ceux qui s’adonnent à des pénitences et à des pratiques extérieures, performances qu’ils tiennent néanmoins pour considérables, alors qu’ils ne font que s’autoglorifier . Que Dieu en ait pitié de si peu connaître la vérité divine ! Ils sont tenus pour saints, d’après leurs apparences extérieures, mais au dedans ce sont des ânes qui ne saisissent pas le véritable sens de la divine vérité. Ces gens disent bien que pauvre est celui qui ne veut rien, mais selon l’interprétation qu’ils donnent à ces mots, l’homme devrait vivre en s’efforçant de ne plus avoir de volonté propre et tendre à accomplir la volonté de Dieu. Ce sont là des gens bien intentionnés et nous sommes prêts à les louer. Dieu, dans sa miséricorde, leur accordera sans doute le royaume des cieux, mais, je dis moi, par la vérité divine, que ces gens ne sont pas, même de loin, de vrais pauvres. Ils passent pour éminents aux yeux de ceux qui ne connaissent rien de mieux, cependant ce sont des ânes qui n’entendent rien de la vérité divine. Leurs bonnes intentions leur vaudront sans doute le royaume des cieux, mais de cette pauvreté dont nous voulons maintenant parler, ils ne connaissent rien.

Si on me demandait ce qu’il faut entendre par un homme pauvre qui ne veut rien, je répondrais : aussi longtemps qu’un homme veut encore quelque chose, même si cela est d’accomplir la volonté toute chère de Dieu, il ne possède pas la pauvreté dont nous voulons parler.

Cet homme a encore une volonté : accomplir celle de Dieu, ce qui n’est pas la vraie pauvreté. En effet, la véritable pauvreté est libre de toute volonté personnelle et pour la vivre, l’homme doit se saisir tel qu’il était lorsqu’il n’était pas. Je vous le dis, par l’éternelle vérité : aussi longtemps que vous avez encore la soif d’accomplir la volonté de Dieu, et le désir de l’éternité de Dieu, vous n’êtes pas véritablement pauvre, car seul est véritablement pauvre celui qui ne veut rien et ne désire rien.

Quand j’étais dans ma propre cause, je n’avais pas de Dieu et j’étais cause de moi-même, alors je ne voulais rien, je ne désirais rien car j’étais un être libre et me connaissais moi-même selon la vérité dont je jouissais. Là, je me voulais moi-même et ne voulais rien d’autre, car ce que je voulais je l’étais, et ce que j’étais je le voulais. J’étais libre de Dieu et de toute chose. Mais lorsque par ma libre volonté j’assumais ma nature créée, alors Dieu est apparu, car avant que ne fussent les créatures, Dieu n’était pas Dieu, il était ce qu’il était. Mais lorsque furent les créatures, Dieu n’a plus été Dieu en lui-même, mais Dieu dans les créatures. Or nous disons que Dieu, en tant que ce Dieu-là, n’est pas l’accomplissement suprême de la créature car pour autant qu’elle est en Dieu, la moindre créature a la même richesse que lui. S’il se trouvait qu’une mouche ait l’intelligence et pouvait appréhender l’éternel d’où elle émane, nous dirions que Dieu, avec tout ce qu’il est, en tant que Dieu, ne pourrait satisfaire cette mouche. C’est pourquoi nous prions d’être libre de Dieu et d’être saisi de cette vérité et d’en jouir éternellement là où les anges les plus élevés, la mouche et l’âme sont un ; là où je me tenais, où je voulais ce que j’étais, et étais ce que je voulais.

Nous disons donc que l’homme doit être aussi pauvre en volonté que lorsqu’il n’était pas. C’est ainsi qu’étant libre de tout vouloir, cet homme est vraiment pauvre. Pauvre en second lieu est celui qui ne sait rien. Nous avons souvent dit que l’homme devrait vivre comme s’il ne vivait ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu. Nous allons maintenant encore plus loin en disant que l’homme doit vivre de telle façon qu’il ne sache d’aucune manière qu’il ne vit ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu. Bien plus, il doit être à tel point libre de tout savoir qu’il ne sache ni ne ressente que Dieu vit en lui. Mieux encore, il doit être totalement dégagé de toute connaissance qui pourrait encore surgir en lui. Lorsque l’homme se tenait encore dans l’être éternel de Dieu, rien d’autre ne vivait en lui que lui-même.

Nous disons donc que l’homme doit être aussi libre de tout son propre savoir, qu’il l’était lorsqu’il n’était pas et qu’il laisse Dieu opérer selon son vouloir en en demeurant libre.

Tout ce qui découle de Dieu a pour fin une pure activité. Mais l’activité propre à l’homme est d’aimer et de connaître. Or la question se pose de savoir en quoi consiste essentiellement la béatitude.

Certains maîtres disent qu’elle réside dans la connaissance, d’autres dans l’amour. D’autres encore qu’elle réside dans la connaissance et l’amour. Ces derniers parlent déjà mieux. Quant à nous, nous disons qu’elle ne réside ni dans la connaissance ni dans l’amour. Il y a dans l’âme quelque chose d’où découlent la connaissance et l’amour. Ce tréfonds ne connaît ni n’aime comme les autres puissances de l’âme. Celui qui connaît cela connaît la béatitude. Cela n’a ni avant ni après, sans attente, et est inaccessible au gain comme à la perte. Cette essence est libre de tout savoir que Dieu agit en elle, mais se jouit elle-même par elle-même comme le fait Dieu.

Nous disons donc que l’homme doit se tenir quitte et libre de Dieu, sans aucune connaissance, ni expérience que Dieu agit en lui et c’est ainsi seulement que la véritable pauvreté peut éclore en l’homme.

Certains maîtres disent : Dieu est un être, être raisonnable qui connaît toute chose. Or nous disons : Dieu n’est ni être ni être raisonnable, et il ne connaît ni ceci, ni cela. Dieu est libre de toute chose et c’est pourquoi il est l’essence de toute chose.

Le véritable pauvre en esprit doit être pauvre de tout son propre savoir, de sorte qu’il ne sache absolument rien d’aucune chose, ni de Dieu ni de la créature, ni de lui même.

Libre de tout désir de connaître les œuvres de Dieu ; de cette façon seulement, l’homme peut être pauvre de son propre savoir.

En troisième lieu, est pauvre l’homme qui ne possède rien. Nombreux sont ceux qui ont dit que la perfection résidait dans le fait de ne rien posséder de matériel, et cela est vrai en un sens, mais je l’entends tout autrement.

Nous avons dit précédemment qu’un homme pauvre ne cherche même pas à accomplir la volonté de Dieu, mais qu’il vit libre de sa propre volonté et de celle de Dieu, tel qu’il était lorsqu’il n’était pas. De cette pauvreté nous déclarons qu’elle est la plus haute.

Nous avons dit en second lieu que l’homme pauvre ne sait rien de l’activité de Dieu en lui. Libre du savoir et de la connaissance, autant que Dieu est libre de toute chose, telle est la pauvreté la plus pure. Mais la troisième pauvreté dont nous voulons parler maintenant est la plus intime et la plus profonde : celle de l’homme qui n’a rien. Soyez toute écoute ! Nous avons dit souvent, et de grands maîtres l’ont dit aussi, que l’homme doit être dégagé de toute chose, de toute œuvre, tant extérieure qu’intérieure, de telle sorte qu’il soit le lieu même où Dieu se trouve et puisse opérer. Mais à présent, nous allons au delà. Si l’homme est libre de toute chose, de lui-même, et même de Dieu, mais qu’il lui reste encore un lieu où Dieu puisse agir, aussi longtemps qu’il en est ainsi, l’homme n’est pas encore pauvre de la pauvreté la plus essentielle. Dieu ne tend pas vers un lieu en l’homme où il puisse opérer.

La véritable pauvreté en esprit c’est que l’homme doit être tellement libéré de Dieu et de toutes ses œuvres que, Dieu voulant agir en l’âme, devrait être lui-même le lieu de son opération. Et cela il le fait volontiers car, lorsque Dieu trouve un homme aussi pauvre, Dieu accomplit sa propre œuvre et l’homme vit ainsi Dieu en lui, Dieu étant le lieu propre de ses opérations. Dans cette pauvreté, l’homme retrouve l’être éternel qu’il a été, qu’il est maintenant et qu’il sera de toute éternité.

Saint Paul dit : « Tout ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu. » Or, notre discours semble transcender la grâce, l’être, la connaissance, la volonté, et tout désir. Comment donc comprendre la parole de saint Paul ? On répondra que la parole de saint Paul est vraie. Il fallait qu’il soit habité par la grâce ; c’est elle qui opéra pour que ce qui était potentiel devint actuel. Lorsque la grâce prit fin, Paul demeura ce qu’il était.

Nous disons donc que l’homme doit être si pauvre qu’il ne soit, ni ne possède en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu’il conserve une localisation quelle qu’elle soit, il garde une distinction. C’est pourquoi je prie Dieu d’être libre de Dieu car mon être essentiel est au-delà de Dieu en tant que Dieu des créatures.

Dans cette divinité où l’Être est au-delà de Dieu, et au-delà de la différenciation, là, j’étais moi-même, je me voulais moi-même, je me connaissais moi-même, pour créer l’homme que je suis. Ainsi je suis cause de moi-même selon mon essence, qui est éternelle, et non selon mon devenir qui est temporel. C’est pourquoi je suis non-né et par là je suis au-delà de la mort. Selon mon être non-né, j’ai été éternellement, je suis maintenant et demeurerai éternellement. Ce que je suis selon ma naissance mourra et s’anéantira de par son aspect temporel. Mais dans ma naissance éternelle, toutes les choses naissent et je suis cause de moi-même et de toute chose. Si je l’avais voulu, ni moi-même ni aucune chose ne serait, et si je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus. Que Dieu soit Dieu, je suis la cause ; si je n’étais pas, Dieu ne serait pas. Mais il n’est pas nécessaire de comprendre cela.

Un grand maître a dit que sa percée est plus noble que son émanation, et cela est vrai. Lorsque j’émanais de Dieu, toutes les choses dirent : Dieu est. Mais cela ne peut me combler car par là je me reconnaîtrais créature. Au contraire, dans la percée, je suis libéré de ma volonté propre, de celle de Dieu, et de toutes ses expressions, de Dieu même. Je suis au-delà de toutes les créatures et ne suis ni créature, ni Dieu. Je suis bien plus. Je suis ce que j’étais, ce que je demeurerai maintenant et à jamais. Là je suis pris d’une envolée qui me porte au-delà de tous les anges. Dans cette envolée, je reçois une telle richesse que Dieu ne peut me suffire selon tout ce qu’il est en tant que Dieu et avec toutes ses œuvres divines. En effet, l’évidence que je reçois dans cette percée, c’est que Dieu et moi sommes un. Là je suis ce que j’étais. Je ne crois ni ne décrois, étant la cause immuable qui fait se mouvoir toute chose. Alors Dieu ne trouve plus de place en l’homme. L ’homme dans cette pauvreté retrouve ce qu’il a été éternellement et ce qu’il demeurera à jamais.

Ici Dieu et l’esprit sont un et c’est là la pauvreté la plus essentielle que l’on puisse contempler. Que celui qui ne comprend pas ce discours reste libre en son cœur, car aussi longtemps que l’homme n’est pas semblable à cette vérité, on ne peut pas la comprendre, car c’est une vérité immédiate et sans voile, jaillie directement du cœur de Dieu. Que Dieu nous vienne en aide pour la vivre éternellement. Amen.

Le monde dit : « Je voudrais tellement vivre la piété et la ferveur que d’autres semblent vivre, être en paix avec Dieu comme d’autres le sont, être véritablement pauvre. » Ou encore : « Quoi que je fasse et où que je sois, je ne suis jamais satisfait. Je voudrais tant être loin de chez moi, sans affaires, dans un monastère ou un lieu reculé. »

En vérité, tout cela n’est autre que toi, ta volonté propre que tu suis constamment sans même t’en rendre compte. Que tu l’admettes ou non, jamais un mécontentement ne surgit en toi qui ne soit ta création.

Entendons-nous bien : fuir ceci, aller vers cela, éviter ces gens, rechercher manière ou occupation n’est que ton agitation. La cause de tes difficultés n’est pas dans les choses, c’est toi-même dans les choses. C’est pourquoi regarde-toi d’abord et quitte-toi. En vérité, tant que tu ne te libères pas de ton vouloir, tu auras beau fuir, tu retrouveras partout obstacles et inquiétudes.

Chercher quoi que ce soit dans les choses extérieures, la paix, un lieu de retraite, la société des hommes, telle façon d’agir, les nobles œuvres, l’exil, la pauvreté ou l’abandon de tout, quelle qu’en soit la grandeur tout cela n’est rien, ne compte pour rien, ne donne rien — surtout pas la paix. Pareille quête ne mène nulle part : plus on cherche ainsi, moins on trouve. Ayant pris un chemin faux, on ne fait que s’éloigner davantage chaque jour.

Que faut-il donc faire ? D’abord, s’abandonner soi-même et, de la sorte, abandonner toute chose. En vérité, celui qui renonce à un royaume, au monde même, en se gardant soi-même, ne renonce à rien. Mais l’homme qui se renonce lui-même, quoi qu’il garde, richesse, honneur ou quoi que ce soit, a renoncé à tout. (…)

Regarde et, là où tu te trouves, renonce-toi. Voilà le plus haut.

Sache que jamais personne ne s’est assez quitté qu’il ne trouve à se quitter davantage. Commence donc par là, meurs à la tâche : c’est là que tu trouveras la paix véritable, et nulle part ailleurs.

Quelques paroles que le vicaire de Thuringe, prieur d’Erfurt, frère Eckhart, de l’ordre des Prêcheurs, adressa à ses fils spirituels qui lui posaient toutes sortes de questions lorsqu’ils étaient rassemblés pour la collation du soir.

Maître eckhart