Les races sont socialement construites

lundi 30 mars 2015
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PHILOSOPHIE ARTE

Racisme (2013)

Le racisme est-il ce genre de maux qu’il faut traiter par le mal, en opposant aux discriminations des politiques de quotas qui en reconduisent la logique ? Ou bien faut-il plutôt le prendre à la racine et tenter abolir, jusqu’à l’absurde, toute différence entre les hommes ? Raphaël Enthoven s’entretient avec Magali Bessone, auteur de "Sans distinction de race ?", Ed. Vrin, 2013.

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La Grande table (2ème partie) par Caroline Broué

Les mots du racisme 18.11.2013

Avec :

Maurice Olender, historien, professeur à l’EHESS ; dirige la "Librairie du XXIe siècle" au Seuil

Magali Bessone, maître de conférences en philosophie morale et politique

Magali Bessone : « Les races sont socialement construites » 1/2

Le 22/05/2013 - Philomag

Le jeudi 16 mai, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi du Front de gauche visant à supprimer le mot « race » de la législation. Magali Bessone, maître de conférences en philosophie politique et morale, auteure de Sans distinction de race ? et auditionnée par la commission parlementaire, défend que les races sont socialement construites et que la suppression du mot « race » rendrait difficile la lutte contre les discriminations raciales.

Quel est le rapport entre l’emploi du mot « race » et la lutte contre les discriminations ?

Magali Bessone : En France le mot « race » est tabou. Ne pas en parler mais passer par des substituts comme les « groupes ethniques » ou « culturels », les « nationalités », les « identités nationales », la « diversité », empêche un traitement dans nos manières de prévenir des réflexes racistes. Simplement, ces concepts sont plus acceptables à l’oreille, mais on parle de la même chose en les employant. Ils nous empêchent de faire face au problème raciste en France ; et la France est un pays raciste. Tant qu’on se contente de parler de promotion de la diversité multiculturelle, on ne met pas en place tout l’éventail possible de stratégies pour lutter efficacement contre le racisme.

En ce qui concerne la suppression du terme dans la législation, la première proposition de loi visait à supprimer totalement le mot « race » dans toutes ses occurrences, ce qui est vraiment dangereux. Dans les différents codes où il est utilisé, le terme l’est à des fins de lutte contre les discriminations. Ne pas l’utiliser, c’était se priver d’outils indispensables dans cette lutte. Une autre possibilité envisagée était de le remplacer par « origine » ou « groupe ethnique ». C’est aussi très dangereux : non seulement, cela supposerait que ces termes renvoient à la même chose, ce qui produit une confusion conceptuelle sérieuse, mais en outre cela supposerait que l’origine ou le groupe ethnique sont, eux, « scientifiquement fondés » alors que la race ne l’est pas. En réalité, il s’agit dans tous les cas de constructions sociales. Il faut bien construire « l’Afrique subsaharienne » comme une origine pertinente possible, par contraste avec le Moyen-Orient par exemple, ou encore l’Europe. On ne fait que reproduire les grandes races du XVIIIe siècle : les Rouges, les Jaunes, les Blancs, les Noirs, les Marrons. Encore une fois, il s’agit de choix politiques, économiques, administratifs.

L’Assemblée nationale a décidé de remplacer la plupart des occurrences de « race » dans les textes législatifs par « pour des motifs racistes ». En quoi cela représente-t-il un changement ?

Le terme est supprimé de la législation au motif que le concept est « scientifiquement aberrant » – bien entendu, il est aberrant en sciences biologiques, mais pas en sciences sociales. Pour pouvoir tout de même continuer à lutter contre les discriminations raciales, les promoteurs de la proposition de loi ont finalement choisi de remplacer « race » et « racial » par « racisme » et « raciste ». On parle maintenant par exemple de « discrimination pour motif raciste ». Ainsi, la question demeure posée.

C’est un choix qui part de bonnes intentions. Le problème qui subsiste, à mon sens, est qu’il existe des discriminations raciales qui ne sont pas des discriminations pour des motifs racistes. Dans une société comme la nôtre, on peut discriminer de manière parfaitement rationnelle sans motif raciste. Le problème ne vient pas nécessairement de l’individu et de ses motivations conscientes, mais de l’ensemble de la société qui pousse à ce comportement, du système social lui-même dans lequel l’individu est pris. Ainsi, remplacer « discrimination raciale » par « discrimination d’intention raciste » ne permet pas de déconstruire les races et leurs effets pervers dans notre société. C’est une modification « conservatrice » mais pas véritablement « transformatrice » de nos structures sociales.

Quel est le réel enjeu de cette suppression ?

L’idée est simple : il faut que nos textes législatifs nous permettent de lutter contre la discrimination raciale, ne serait-ce que parce que la France a signé de nombreuses conventions européennes et internationales de protection des droits de l’homme et de lutte contre la discrimination. La France est tenue par le droit communautaire donc il faut de toute façon qu’elle se donne les moyens de lutter contre la discrimination raciale. Symboliquement – et tout tient dans le symbolique –, les promoteurs de cette proposition de loi ont estimé qu’il était nécessaire de signifier haut et fort que la France ne reconnaît pas les races. Ce n’est pas anodin ni sans intérêt, la politique est aussi faite de symboles, sauf que cela ne remplace pas une véritable politique ni une pédagogie claire menant à une évolution dans les consciences. Le symbole n’est pas une révolution. Ce changement de terme ne va probablement rien changer au problème du racisme.

Le terme est pour l’instant maintenu dans l’article premier de la Constitution. Que va-t-il se passer si le terme est définitivement supprimé ?

Tout dépend de l’option choisie. Modifier l’article premier de la Constitution (« sans distinction de race, d’origine ou de religion… ») n’aurait de sens que si les trois termes étaient supprimés. Alors, tout tiendrait à l’affirmation positive et vague du principe d’égalité républicaine. Encore une fois, cet article n’aurait alors plus qu’une force symbolique – et l’on peut soutenir que c’est bien là l’essentiel de sa fonction. Il me semble plus difficile de trouver une formulation satisfaisante faisant intervenir les termes de « racisme » ou « raciste ». Enfin, décider de supprimer le terme dans le préambule de la Constitution de 1946, qui n’est pas un texte vivant mais un document historique, reviendrait à réécrire l’histoire et à faire fi du symbole que constitue sa présence dans un texte constitutionnel au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

Selon vous, que faut-il faire pour lutter contre les discriminations raciales ?

C’est une vaste question. Concrètement, je proposerais de mettre en place des politiques de discrimination positive (ou d’action affirmative) quand les discriminations négatives sont avérées. Pour cela, il faut avoir des chiffres à propos de qui est discriminé et en raison de quoi. Si c’est possible en cas de discrimination religieuse, pourquoi pas à propos de la race ? Il ne s’agit jamais de dire que la race existe biologiquement, mais que dans les comportements et les pratiques discriminatoires, elle est un facteur pertinent pour celui qui discrimine et/ou pour celui qui est discriminé. Étant donné l’histoire du terme en France, il faudrait croiser des facteurs, sans doute physiques mais aussi, par exemple, la manière dont les noms sont potentiellement appréhendés comme déterminants des origines, des races différentes. Je ne pense pas qu’on ait besoin d’avoir une question sur la race dans le recensement : il me semble que le risque d’essentialisation est trop grand. En revanche, à chaque fois qu’on cible une politique publique précise (aide au logement, aide à l’emploi, accès aux soins dans les hôpitaux publics) il faut se poser la question de la discrimination pertinente. Dans chaque cas, on aurait des critères ad hoc, modifiés et modifiables, qui n’auraient jamais vocation à déterminer « la » race comme s’il s’agissait de quelque chose d’objectif. Grâce aux savoirs acquis par les réponses données, on pourrait mettre en place des politiques de discrimination positive qui seraient les plus à même de déconstruire la race. Si la race est une construction sociale, et si elle est à l’heure actuelle fonctionnelle dans nos sociétés, le but premier est la disparition des discriminations raciales, et celui plus lointain est la déconstruction totale du terme pour parvenir à une société sans races.

Source : Philomag

Suite :

Dans votre livre Sans distinction de race ?, vous proposez un « usage analytique et critique du concept de race ». Qu’entendez-vous par là ?

Magali Bessone : Analyser le concept de race, c’est essayer de comprendre son statut : son référent, ses éléments définitionnels ; son fonctionnement : quels sont ses usages (scientifiques ou naïfs), dans quel type de discours il est pris – s’il s’agit d’anthropologie, de biologie ou de politique.

Vient ensuite l’idée de critique. Ma thèse, c’est que les races existent puisqu’elles sont socialement construites. En France, le terme est tabou. Refuser d’en parler, c’est s’interdire de diagnostiquer, puis de traiter une réalité sociale. C’est ne pas se donner les moyens de dire que les Français pensent, vivent, agissent, comme s’il existait des races différentes. Un prénom à connotation différente, une couleur de peau, un type de démarche ou d’accent fonctionnent comme des marqueurs raciaux qui suscitent un certain type de comportement. Par exemple, identifier quelqu’un comme d’une race différente et « inférieure » et lui demander deux mois de dépôt de garantie pour le loyer au lieu d’un mois.

Comment définissez-vous le concept de « race » ?

Je soutiens l’idée que la race est un concept, contre ceux qui pensent qu’elle est une pure illusion sans réalité conceptuelle. Dans les épistémologies du XVIIIe ou du XIXe siècles, la race était considérée comme un concept biologique. On sait aujourd’hui que c’est faux : il n’y a pas de « races » qui correspondraient à des groupes distincts à l’intérieur de l’espèce humaine. Ce concept est en fait social. Il fait référence à une réalité construite : des groupes de l’humanité différenciés politiquement, économiquement, socialement, culturellement, par une histoire particulière.

Mon hypothèse est constructiviste et contextualiste. Il n’y pas de concept de race sub specie aeternitatis mais des concepts de race qui dépendent de contextes politiques et sociaux variés. C’est pourquoi la race aux États-Unis n’a pas le même type de référent qu’au Brésil, qu’en France ou qu’en Grèce au IVe siècle avant Jésus-Christ.

En quoi les races ne sont-elles pas biologiques ?

De nombreux travaux, en particulier aux États-Unis, portent sur la validité ou non du concept biologique de race. Or il est parfaitement attesté qu’il n’y a pas, entre des membres de soi-disant races, de différences génétiques statistiquement signifiantes.

Si l’on prend un représentant de chacune des différentes « races » pertinentes dans le contexte américain (c’est-à-dire proposées en réponse à la question du recensement « à quelle race appartient l’individu X ? » — blanche, noire, amérindienne, asiatique, etc.), et que l’on regarde leur patrimoine génétique, on se rend compte que le degré de variation entre eux est inférieur à celui qu’on peut trouver dans les autres espèces animales pour les différencier « racialement ».

Une acception biologique récemment proposée est celle de « population », qui désigne, en génétique, dans des populations un ensemble d’individus qui se sont reproduits exclusivement entre eux pendant un temps suffisamment long pour qu’apparaisse une spécificité génétique. Or cette durée et ce degré d’endogamie suffisants n’existent pas dans l’histoire de l’humanité. D’Afrique en Europe ou en Asie, les hommes ont toujours été mobiles. L’infinité de croisements rend « intraçable » aujourd’hui l’existence de telles « races/populations ».

Enfin, parler de races au sens biologique n’est jamais neutre. Depuis les travaux de Bruno Latour, on sait qu’il n’y a pas de vérité scientifique objective et neutre, mais des vérités scientifiques qui sont prises dans des réseaux sociaux qui les construisent et leur donnent leur sens. Vouloir utiliser ce concept biologiquement, c’est déjà avoir une position politique.

Quand on parle de « race » en France, à quoi fait-on référence ?

En France, l’idée est tout à fait particulière. Le concept de « race » a une histoire qui le rapporte à deux grandes acceptions dans lesquelles il a été utilisé politiquement. La première le rattache à Vichy et l’État français. C’est au nom du fait que les Juifs étaient considérés comme une race distincte qu’ils ont été déportés et massacrés. La seconde, plus ancienne, est celle qui a fonctionné pour justifier les guerres coloniales puis l’organisation administrative, politique et économique de la colonisation.

Mais il existe aussi une autre acception, attestée dès le XVIIe siècle, prise dans des stratégies de légitimation du pouvoir monarchique au moment où l’idée d’une monarchie de droit divin commence à battre de l’aile. On distingue des races de roi (Mérovingiens, Carolingiens, etc.), lignées familiales dont la noblesse est immémoriale. Ainsi, on a soit du sang noble soit du sang roturier. Ce qui est intéressant, c’est que cette acception n’est pas phénotypique : on ne détermine pas les races avec des marqueurs qui seraient la forme du nez, la couleur de la peau, la forme des paupières. Le concept, dans cette protohistoire spécifiquement française, renvoie clairement à du non-visible. Par la suite se pose la question du repérage, de la « visibilisation », des races différentes, et donc de la mise en place de signes raciaux. Mais l’évidence de la visibilité des différences raciales est de l’ordre du fantasme : nous avons appris à voir ce qu’un discours politique et idéologique a désigné comme pertinent.

Quelle est la différence entre la conception des États-Unis, qui pose la question de la race dans le recensement, et la nôtre ?

La question raciale aux États-Unis est très particulière. En 1790 a eu lieu le premier recensement américain après la création des États-Unis et la ratification de la Constitution en 1788. Il pose déjà la question raciale. Pourquoi ? Le problème racial aux États-Unis est historiquement le problème noir ainsi que le problème indien : tandis que les Noirs sont importés comme des marchandises et réduits en esclavage, les Amérindiens sont soumis à la déportation et à une extermination presque systématique. Il faut en effet, pour la République naissante, parvenir à distinguer des groupes de population différents et justifier ainsi de leurs droits et statuts politiques et économiques différents, alors même que sont proclamées l’égalité et la liberté de tous les hommes.

Les questions se sont compliquées au fil des recensements, étroitement dépendantes des contextes politiques successifs. D’autres groupes ont été perçus comme pertinents : les Japonais, les Chinois, les Philippins, etc. La question sur la race dans le recensement est dissociée d’une autre question qui porte sur l’appartenance ethnique : celle-ci est la question hispanique. C’est l’une des particularités de l’usage étasunien des termes de « race » et d’« ethnie » ou d’« ethnicité ».

Source : Philomag

Voir aussi la page : Les zoos humains / Sawtche, la « Vénus hottentote »


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