( février 2014)

dimanche 15 mars 2015

Enfant, je ne connaissais pas mon visage. Je ne me sentais pas concernée par ce reflet dans le miroir, qui étant ce qu’il était, ne soulevait là aucune histoire et ne ramenait à personne, à aucun individu et certainement pas à moi.

Impossible, de confondre sa présence vivante d’avec un dessin dans le miroir. Aussi, je n’avais encore aucune cicatrice. Les adultes autour de moi, ont tricoté une histoire autour de ces cicatrices, allant jusqu’à associer ce que je suis à ce simple reflet vers le monde. Confiante, je me suis attribuée par une grande méprise, pendant 28 ans, des cicatrices qui n’avaient rien à voir avec moi.

Mais un matin, j’ai cherché mes cicatrices, sans intermédiaire, directement de moi à moi, et je ne les ai pas trouvées !

Où étaient-elles passées ?

Comment était-ce possible d’avoir vécu si longtemps accrochée à une certitude aussi concrète et tangible que celle d’avoir des cicatrices, et un matin, réaliser qu’il n’y en a jamais eues ! Enfant, je le savais bien, que je n’avais pas de cicatrices. Et je ne comprenais jamais ce que soignaient les chirurgiens, ni ce qu’il y avait à arranger-là. D’ailleurs tout ce travail demeurait toujours vain, je ne voyais absolument aucun changement !

Bizarrement, il fallait toujours que je sois liée à cette histoire. Avec le temps, petit à petit, l’image de ces cicatrices semble être passée de l’autre côté de mon regard, et bientôt, je crus les voir à l’intérieur de moi. Pire encore ! Je crus être quelqu’un avec des cicatrices.

Dès lors, tout s’est beaucoup compliqué. Je me retrouvais coincée, minuscule, effrayée, derrière un visage particulier et souffrant. Barrière désormais infranchissable pour atteindre le monde, il fallait voir le monde à travers le prisme de ces cicatrices. Phénomène tout à fait étrange, même ma famille, y a cru ! D’ailleurs ces personnes le croient toujours, elles y croient de la manière la plus sage qui puisse être, elles y croient avec amour, avec tolérance, avec empathie, et même avec admiration parfois.

Mais un matin, comme je le disais, je me suis réveillée et je n’avais plus de cicatrice.Comme un nuage chassé par le vent, elles se sont envolées. Quand mes vrais yeux se sont ouverts, il n’y avait plus aucune cicatrice. C’était évident, dans le vécu véritablement, rien de ce genre n’existait. Il n’y a eu qu’un concept vague, dépendant d’autrui, du temps et des circonstances, sans réalité constante. Mes cicatrices n’étaient qu’un conflit intérieur, induit lui-même par cette confusion entre ce que je suis et ce qui se reflète devant moi.

Le miracle, c’est de m’être brutalement aperçue que tout cela n’était qu’une histoire.

Pendant toute mon adolescence j’ai prié qu’arrive un moyen de m’enlever ces cicatrices ! Qu’un jour enfin je n’en ai plus.

Ma prière a été entendue et exaucée, j’ai juste arrêté de me prendre pour un visage qui en réalité, appartenait au monde.

Depuis, je regarde ce reflet dans le miroir avec la même innocence que l’enfant de 4 ans croisé dans la rue qui scrute ce visage différent des autres visages, à qui il n’associe personne. Libre de mon reflet, ce visage est restitué au monde et n’est plus captif d’un regard s’étant approprié ce qui n’était pas lui.

Et vous, que portez-vous inutilement, qui ne vous appartient pas et que vous pourriez remettre au monde ?

* A voir : Douglas Harding, “la vision sans tête”,que mon expérience spontanée n’est pas sans rappeler à quelques particularités près.”


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